FLASH BACKS — MARS 2009M/2, 1988-1992 — Vevey
Lauro Foletti, le 10 mars 2009« A cette époque, toute la scène genevoise se déplaçait pour voir les expos de M/2. »
Fabrice Gygi interviewé par Christophe Chérix, in « Prise Directe », p. 41, Les Presses du Réel : Dijon, 2002
Une simple conversation peut laisser à terre, tant les membres du groupe ont la langue bien pendue, rebondissent et complètent, tant leur histoire est riche de réflexions, d’expériences et d’anecdotes. Ils gardent la répartie dense et nerveuse, comme s’ils avaient touché à un rayon qui ne cessait pas de les brûler et qui pouvait à tout instant, malgré la pierre, casser ou caresser encore, avec la force d’une claque, d’une blague ou la douceur d’une promenade.
Une énergie considérable, communicative. La même qui vingt ans plus tôt traverse un Fabrice Gygi et l’amène à quitter l’estampe et les surfaces, qui inspire la création d’un Espace Forde et d’une galerie Skopia. La brève existence de M/2, à un moment où l’art contemporain est pratiquement invisible en Suisse romande et ne suscite que le mépris d’une opinion locale tenue par des aquarellistes et des peintres de lac, constitue un point de basculement pour la scène artistique du pays, et a posteriori une référence pour son histoire.
Le groupe monte en quatre ans pas moins de 40 expositions, invitant à Vevey des artistes de toute la Suisse. Leur programmation s’inscrit d’emblée, dès la formation du groupe en 87, à une échelle nationale, dans la volonté d’approfondir d’une part les rencontres qu’ils font à Bâle, Berne et Zürich, d’ouvrir d’autre part une première fenêtre sur des pratiques et des discours complètement absents au niveau régional, tout en exposant la jeune scène locale.
Loin de fonctionner comme une « vitrine à réseau » comme c’est souvent le cas aujourd’hui, les cinq membres de M/2 élaborent leur programmation sur une base éthique simple et très affirmée : ne montrer que les artistes suisses qui font leur unanimité, après des discussions où le meilleur argument et la critique la plus pertinente l’emportent, parfois de justesse. Une condition que justifient autant le plaisir du débat, du partage d’idées qu’une simple exigence de qualité, largement confirmée d’ailleurs par le parcours de leurs exposants, aujourd’hui pour la plupart actifs sur le plan international.
Daté : Faire se déplacer des genevois, même de quelques kilomètres, ça n’a rien d’évident aujourd’hui. Il faut quelque chose d’exceptionnel, une raison très particulière. Pourtant ça n’a peut-être pas toujours été le cas, à en croire Fabrice Gygi. Alors à quoi étaient dus les déplacements massifs des années nonante vers Vevey ? Que faisait M/2 de si exceptionnel ?
Jean-Luc Manz : Jean Crotti et moi avons rencontré Alain Huck, Catherine Monney et Robert Ireland autour de 86, entre 16-25 (un lieu d’exposition de la Ville de Lausanne) et le Loft à Vevey. Nous partagions l’envie, pour des raisons un peu différentes, d’ouvrir un lieu. J’avais personnellement un peu de nostalgie pour des lieux comme Apartment, où j’avais exposé à l’époque, ou Dioptre. Il existait aux beaux-arts de Genève de jeunes artistes intéressants mais aucun lieu d’exposition « alternatif », ni à Lausanne ni à Genève.
Daté : un climat désertique ?
J.-L. M. : Oui. Le moment nous semblait venu de réactiver ce type de lieux, qui avaient été souvent gérés par des artistes pour présenter des artistes.
Catherine Monney : En ce qui nous concerne (NDR : Catherine Monney et Alain Huck) nous étions à un tout autre moment de notre carrière, Alain venait de sortir des beaux-arts de Lausanne comme Robert Ireland. Nous n’étions pas encore en chemin comme vous (NDR : Jean Crotti et Jean-Luc Manz) et n’avions pas du tout la même expérience. Mais il y avait déjà une volonté commune et très forte de montrer, à côté du travail artistique, nos artistes.
J.-L. M. : Alain et Catherine habitaient à Vevey. Une ville qui nous intéressait aussi pour sa situation particulière et la maison que Le Corbusier y avait construite pour ses parents, et qui lui en faisait parler comme d’une sorte de « Centre de l’Europe », facile d’accès depuis partout. Vous avez fait des démarches à Vevey et la Ville a été d’accord de nous soutenir en nous offrant un appartement vide avec un budget de 5000 francs. On a commencé comme ça, en restaurant un peu le lieu, avant de nous lancer dans un programme assez dense de 10 expos par année, sur quatre ans.
Pour nos expositions une de nos caractéristiques était que nous discutions beaucoup, il fallait que tout le monde soit convaincu pour faire l’expo.
C. M. : Il n’y avait pas de commissaire.
J.-L. M. : Nous n’en étions pas à exposer les amis mais suivions des objectifs très précis.
C. M. : Et la volonté principale était plutôt d’amener des gens de l’extérieur que d’exposer des gens de l’endroit. Surtout des suisses allemands et des genevois.
J.-L. M. : De présenter aussi des jeunes artistes qui n’avaient jamais exposé, de créer des contacts.
C. M. : Pas seulement des jeunes artistes qui n’avaient jamais exposé, mais aussi des artistes qui n’avaient pas exposé dans la région.
J.-L. M. : Nous allions visiter les jurys des écoles d’art, les bourses fédérales, ce qui nous permettait de repérer des travaux qui nous intéressaient. Nous en parlions tous ensemble, puis nous contactions les artistes pour les exposer.
Daté : Donc vous voyagiez souvent ensemble ?
C. M. : Oui on voyageait beaucoup, pas forcément toujours ensemble, mais nous allions voir beaucoup de choses.
J.-L. M. : Nous n’étions pas toujours d’accord sur le choix des artistes. Par exemple Jean et moi nous voulions exposer Pipilotti Rist tandis que les autres la trouvaient trop facile. On a aussi raté deux ou trois choses...
Une autre caractéristique était que nous avions très très peu d’argent. On travaillait beaucoup sur la communication, à l’époque sans Internet donc par flyers, que l’artiste concevait lui-même. Quand ils venaient à Vevey ils étaient reçus plusieurs jours, l’accrochage se faisait tous ensemble et le vernissage se passait de manière assez conviviale.
Jean Crotti : Les gens venaient quand même de loin alors il fallait leur offrir un accueil un peu chaleureux.
C. M. : C’était un facteur assez important. Je crois que les gens avaient beaucoup de plaisir à nous visiter : c’était un lieu de rencontre aussi, et on aimait se retrouver une fois par mois.
J.-L. M. : Il y avait de jeunes artistes, mais aussi des collectionneurs comme L’Huillier ou Jean-Paul Jungo qui venaient souvent, Pierre Jaccaud et les Defraoui.
C. M. : Je pense qu’on était nous-même surpris de l’impact du lieu sur la scène de la région.
J.-L. M. : Et les gens venaient parce qu’à chaque fois ils étaient surpris par les expos. Il est vrai que retrospectivement nous avions une qualité assez incroyable d’artistes et de travaux. Tout en étant assez peu soutenus par le Canton.
La deuxième année pourtant, comme nous étions devenus vite connus, la Confédération nous a accordé une subvention sur trois ans ; à part cela c’était du bénévolat.
Daté : C’est quelque chose que vous aviez pratiqué avant, cette forme de discussion collective ?
J.-L. M. : Un tout petit peu à travers ce lieu Apartment à Genève : nous étions très liés à Pierre-André Ferrand, qui l’avait fondé avec Etienne Descloux.
J. C. : Nous avions beaucoup de discussions Jean-Luc et moi, mais ce qui nous manquait c’était peut-être un lieu plus ouvert, et cette rencontre a permis de développer quelque chose d’unique. Souvent ça me frappe dans les nouveaux espaces maintenant j’ai l’impression que ça n’existe plus vraiment.
C. M. : Ça ne fonctionne pas du tout de la même manière.
J.-L. M. : Il n’y a plus du tout de ces discussions, qui étaient parfois, d’ailleurs, assez dures.
C. M. : Mais c’est bien, je pense. On défendait des projets et des idées, même si effectivement on a peut-être pu passer à côté de certaines choses. Ou alors faire des expositions qui n’étaient peut-être pas si extraordinaires que ça.
J.-L. M. : Notre façon de fonctionner était particulière. Nous avions à cette époque de nombreux contacts avec des artistes, des amitiés pratiquement avec tout le monde. Il y a même deux artistes qui nous aimaient tant qu’ils sont venus habiter là une année, Bianchini et Fabrice.
J.-L. M. : Bianchini, Fabrice et Rieben y ont trouvé l’envie d’ouvrir Forde.
C. M. : C’est vrai que simultanément ou suite à M/2 il y a différents lieux qui se sont ouverts : Low Bet, Coop, La Régie, et bien sûr Forde qui se sont imprégnés de notre énergie pour essayer de faire quelque chose à Genève. Des lieux qui ont bien fonctionné aussi.
J.-L. M. : Et Palud n°1 aussi, à Lausanne !
C. M. : Non Palud n°1 c’était avant M/2. Et c’était tenu par une seule personne.
J.-L. M. : Ah peut-être… enfin c’est peut-être aussi en réaction à ce lieu qu’on avait ouvert M/2, parce que Palud n°1 était un lieu assez sympathique, mais le programme ne nous plaisait pas tellement.
Daté : Tout à l’heure vous parliez d’un appartement, vous aviez pignon sur rue ou pas du tout ?
C. M. : Non du tout, on était au quatrième étage d’une très vieille maison, une maison classée de Vevey. C’était assez particulier comme endroit, il y avait une cheminée, une salle-de-bains décrépie qu’il fallait traverser pour aller dans une autre pièce, une petite cuisine. C’était assez sombre, mais intéressant au niveau des possibilités d’accrochage, si ce n’est le plafond assez bas. Un côté assez intime.
J. C. : Si on compare par exemple avec un lieu comme 1m3 à Lausanne, qui a été complètement refait et semble presque parfait, nous ne voulions pas du tout faire ça. On a fait le minimum d’interventions pour justement garder l’âme de l’endroit et rester libres d’en faire beaucoup de choses. On était contre le White Cube.
J.-L. M : La troisième année, pour faire la deuxième publication, on a repris les artistes exposés durant l'année dans une expo collective, « Aménagent M/2 », où chacun prenait un espace de l’appartement. Nicolas Rieben, Simon Lamunière, Gygi et d’autres sont intervenus sur le thème de l’aménagement.
J. C. : Justement comme on était dans un lieu un peu décentré, on faisait un mailing très important, et on trouvait important aussi de faire un vrai carton. Beaucoup de gens ne sont jamais venus à M/2 mais adoraient les cartons.
J.-L. M. : Szeemann nous a écrit une lettre quand on a fermé.
C. M. : Ce n’était pas le seul d’ailleurs. Plein de gens ont regretté de ne jamais être venus. Comme si l’énergie passait même sans que les gens viennent. Je crois que ce dont on avait envie c’était d’être à la fois très rigoureux mais aussi très généreux.
Daté : A propos de votre double statut d’artistes et de curateurs, vous êtes-vous exposés vous-mêmes ?
J. C. : Une fois.
C. M. : Je ne suis pas artiste.
J. C. : On a fait une exposition collective en fait.
C. M. : Au départ, on ne le voulait pas du tout, mais au bout d’un moment on se disait qu’il était un peu rigide de l’interdire. On ne voulait surtout pas promouvoir notre propre travail, mais c’était aussi normal de présenter ce que l’on faisait.
J.-L. M. : Oui, puis il y avait quand même une demande, les gens nous demandaient pourquoi nous n’exposions pas nos travaux. Sous la pression, comme Robert et Alain n’avaient jamais exposé, nous avons organisé aussi les présentations.
Autrement nous avons été invités à Zürich chez Bob van Oursow : les gens avaient eu écho de notre travail et nous invitaient pour des expositions.
C. M. : Le groupe avait aussi été invité à présenter une espèce de carte blanche avec des artistes de part et d’autre de la frontière.
J.-L. M : A l’époque le Centre d’Art Contemporain ne s’intéressait pas au projet (NDR.: Le projet valdôtain SubTransAlpina, 1991) et nous l’avions repris. On avait aussi exposé à la Shedhalle à Zürich, en Allemagne aussi pour une expo qui s’appelait « Vom Röstigraben ».
Après la fermeture de la galerie nous sommes allés à Forde présenter un regard sur l’histoire de M/2, puis au Centre d’Art Contemporain de Lausanne où nous avions commandé une peinture murale à trois artistes de la région. Une expo qui avait fait son scandale, les gens n’ayant pas l’habitude qu’un groupe commande une peinture faisant sa propre apologie. A Forde nous avons présenté des photos-souvenirs de vacances.
J. C. : Mais de façon muséale, encadrées de manière très solennelle.
J.-L. M. : Elles seront d’ailleurs certainement présentées au musée Jenisch à Vevey, dans le cadre d'une expo sur M/2.
Daté.es : Comme vous en parlez, M/2 était presque un collectif, non ?
J.-L. M. : Maintenant on appellerait ça un collectif. Mais à l’époque, on le vivait comme un collectif sans pour autant le revendiquer comme tel. C’est vrai qu’avec le temps, je le vois plus comme un collectif, et souvent je parle du collectif M/2.
Daté : Pourquoi avoir arrêté au bout de quatre ans ?
J.-L. M. : Au bout de quatre ans nous en avions un peu assez et avions envie de changer de lieu. On voulait faire des expositions un peu plus ambitieuses à un rythme moins soutenu, et avec plus de moyens.
C. M. : On était fatigué aussi.
J.-L. M. : C’était une époque également où la Confédération n’accordait des subventions que pour trois ans. Nous étions arrivés au bout de cette période et cherchions d’autres moyens de continuer. Mais la Ville de Vevey nous trouvait trop élitaires et le Canton de Vaud nous trouvait trop locaux. On a donc décidé de tout arrêter. Et c’était aussi une époque où il n’existait pas autant de soutiens que maintenant, pas de fondations comme Sandoz ou Leenards.
J. C. : A cette époque certains d’entre nous étaient partis. Alain était à Rome, Jean-Luc et moi nous avions l’intention de partir en Egypte.
J.-L. M. : Après quatre ans d’activité permanente, je crois qu’on avait tous besoin de faire une pause.
C. M. : On ne s’est pas économisé on peut le dire.
J.-L. M : Et puis comme on voyait qu’à Genève plusieurs personnes prenaient le relais, on s’est dit, voilà, M/2 a fait son temps.
* De gauche à droite : Jean Crotti, Jean-Luc Manz, Christian Messerli, Catherine Monney, Alain Huck, Robert Ireland.