VISITES — NOVEMBRE 2009360° SKYLINE-MACHINE: Wocher, Barker, Daguerre et autres marchands d'illusions — Thoune
Nicola de Marchi, 2 novembre 2009
Chroniques oisives et incongrues du monde des musées de genre et autres lieux d'art vernaculaires
PART 3: VISITE DU WOCHER-PANORAMA DE THOUNE
Measuring a summer’s day…
Living reflection from a dream…
And now a thousand years between…
Led Zeppelin, Tangerine
Schöni-schöni Panorama
Touriste suisse allemand
Es’ish Picco-bello
en suisse allemand
Panorama: rotonde avec éclairage sommital dans laquelle, sur les murs intérieurs, est installée une fresque peinte en trompe-l’œil. All-around-view pour l’artiste irlandais Robert Barker qui breveta en 1787 cette technique de peinture et d’exposition poly-prospective.
L’histoire de ce mass média est strictement liée à la Suisse. Non seulement elle était un des sujets plus appréciés par les artistes du panorama et donc le point de départ de nombreuses entreprises du genre, mais c’est sur le sol helvète que l’on trouve encore les reliques de cet art mineur non décoratif (cet ex-art-de-masse), dont un à Thoune. J’ai pris le temps d’aller y jeter un coup d’œil pour les lecteurs de daté et des «B-MUSEUM chronicles».
PANORAMA-GAZER
Le panorama de Thun (Wocher Panorama) est une construction en cylindre située dans le parc de Schadau (photo 1.). Ce qui est bien, on se dit, c’est que pour une fois on ne va pas voir trente mille choses mais une seule: le panorama. La deuxième chose qu’on se dit si l’on arrive, comme je l’ai fait, un mardi après-midi d’octobre de global warming au bord du lac de Thoune par le parc de Schadau est : «Mais pourquoi je devrais entrer? Le paysage (original) est déjà tellement beau» (photo 2.). Un lac alpin profond se déroule sous nos yeux jusqu’à une couronne d’alpes somptueuses: Jungfrau, Freienhof et autres mythiques glaciers. A mi-chemin entre l’observateur et les blanches promesses des glaciers enneigés, tout un paysage de forêts et prés habités de chalets et sanatoriums cinq étoiles posés à côté de massifs coupés à la hache. Bref l’endroit idéal où situer l’intrigue d’un thriller genre Dario Argento, ou bien l’endroit idéal où se poser et laisser son regard flâber d’un pic à l’autre. Le genre de paysage que n’importe quel artiste anglais du XIXème un brin romantique n’aurait hésité à qualifier de «sublime».
«Entrer ou ne pas entrer?» Enfin le doute serait légitime si l’on se trouve à Thoune. Le «Wocher Panorama de Thun» (du nom de son auteur, Marquard Wocher de Bâle), étant lui-même initialement destiné au «marché étranger» comme tout autre panorama de l’époque. En effet, avant de devenir une attraction vaguement rétro, et surtout avant les années d’oubli auquel ce genre d’expérience visuelle a été forcé par l’arrivée de spectacle bien plus impressionnant (la photo de Daguerre qui naît de l’exigence de perfectionner la technique du panorama, et de son cousin surpuissant, le cinéma des frères Lumières), le panorama était une entreprise commerciale de divertissement et de dépaysement comparable aux actuels blockbuster holywoodiens. Au XIXème siècle on faisait ainsi facilement la queue pour aller voir ce genre de peinture qui plongeait le spectateur dans le dépaysement et l’admiration. Car les détails étaient saisissants et l’ensemble cohérent. Enfin la hauteur du point de vue et la technique perspective donne au spectateur l’illusion de la suspension et interpelle notre sixième sens: l’équilibre.
Le dépaysement était en revanche assuré par des sujets populaires comme villes «exotiques», représentations des Alpes, batailles fameuses, dans une alliance de géographie et histoire. Ils étaient d’une manière générale, exposés dans des grandes métropoles. Ainsi par exemple, le «Panorama de l’Oberland bernois» par l’artiste genevois Baud-Bovy (partie du colossal «Panorama des Alpes Suisses» de Baud-Bovy, Burnand et Furet, 120x16 mètres, 2’000 mètres carrés et sept tonnes de toiles et Alpes Suisses présenté avec succès à Chicago en 1893) fit carrément le tour du monde (Chicago, Anverse, Genève, Dublin) avant de sombrer dans la Manche sur la route pour la Suisse où l’attendait en vain le mécène de l’entreprise, le genevois Benjamin Henneberg.
LA CELEBRATION D’UN POINT DE VUEFaute de dépaysement on pénètre quand même dans une ambiance résonnante. Genre église ou piscine (photo 3). On chuchote. Le plan est rond. La toile commence deux mètres au-dessus de ma tête. Un escalier en spirale au centre mène au premier cercle de ce purgatoire laïque. Une ascèse vers le point culminant du panorama, le point G, sous le puit de lumière sommital qui laisse plonger une lumière naturelle (photo 4).
Manque de bol au point g se trouve déjà toute une classe de je ne sais quelle école. La prof indique d’une voix aigue les différents détails. Essaye (en vain) d’attirer l’attention des élèves sur le fait que la peinture a été faite entre 1809-1814 (on a fêté cette année le 200ème anniversaire). Que pendant cinq ans le peintre mineur Wocher a peint chaque détail, se issant sur la maison plus haute de Thun. A investi son argent pour construire le bâtiment circulaire à Bâle pour abriter un panorama qu’il aurait essayer de revendre et qui a été ensuite été retrouvé par hasard, après la guerre, par un huissier, sous le parquet d’une salle de gym d’une école de Thoune.
Mais les élèves savent très bien que le panorama est avant tout une question de point de vue. On se perche. On prend des photos. On regarde les vieilles aux fenêtres. Le détail des chats (photo 5). Et puis finalement je fais aussi comme tout le monde. Je fais mon petit film aussi. Inutile de prendre des photos. Je rends aussi à cette peinture sans limites de cadres, qui boucle la boucle, la limite temporelle de l’audiovisuelle (résultat annexe, vidéo 1). Car l’enjeu du panorama est ça aussi. Joindre les deux bouts d’un tableau, le médium artistique pas excellence du XIXème siècle. Un art qui se voulait ainsi infini. Mais cet art pour autant qu’il est ouvert au public, privilégie un point de vue. La célébration du point de vue est aussi celui de l’individu. La démocratisation de la perspective du panorama est aussi une question de privilège. Je m’en suis rendu compte en attendant que la prof finisse son speech. Le privilège est le dernier cercle, la sommité du point focal, le picco bello de l’énigmatique adage suisse allemand? La sommité mythique d’un glacier grison où l’on peut voir avec facilité jusqu’à la mer et aux paradis fiscaux?
C’est alors qu’arrive un vieux visiteur rouspéteur se fraye un chemin parmi tous ces élèves distraits et place en parlant dans sa barbe quelque mot de suisse allemand, et une petite chaise pliable sur le dernier strapontin du panorama obligeant la prof à abréger son exposé. Le panorama c’est ça aussi.
STEAMPUNKLe panorama est steampunk. Une technologie du divertissement, un mass média possible mais dépassé, qui appartient à un autre temps, ou mieux à un autre futur comme le minitel, les cassettes, les boules à facettes, les flippers, les bains de Deauville. Quelque chose se situant entre l’attraction de foire d’antan, l’artifice, l’exploit artistique et l’entreprise économique.
Et pourtant ce pastiche grec aux sonorités vaguement italiennes (composé du suffixe grec pan, «tout», et orama «vue»), a dépassé tout espoir de diffusion. Un signifiant employé en mille sauces: du pittoresque et stéréotypé «Schöni schöni Panorama» (expression suisse allemande qui signifie à la lettre «joli joli paysage»), à l’interminable liste de noms propres genre Hotel Panorama, Panorama magazine, et autres corporations, en passant pas les dérivés Panoramix, cinérama...
Si son nom est autant répandu, et si sa technique a forcément connu des mises à jours, le concept de panorama reste intact et plus actuel que jamais dans son sens premier, soit la toute puissance de sens de la vue. S’immerger dans l’image. Né comme divertissement de masse, le panorama est devenu aujourd’hui une pratique de masse. Presque une obsession: celle d’embrasser tout d’un coup d’œil. Ainsi, faute d’huile sur toile, la technique (ou l’ambition) panoramique, facilitée par une technologie de masse, sévi partout; du touriste armé de digitale avec fonction cinéma qui se retrouve en haut d’une station de ski, aux tous puissants moteurs de recherche du net (Google et son Street wiew), et est enfin repris par des artistes comme Jules Spinatsch ou autre (des rétrospectives ont été organisées sur le thème: Kunstmuseum de Thun en 2001, Kunst und Ausstellunghalle de Bonn en 1993, Musée de la photo de Genève en 2008).