NOTES EN DÉRIVE — SEPTEMBRE 2009
Le revers de la note* — GelfingenJulien Maret, le 31 août 2009, au château d’Heidegg
Allez-y-la-médaille-n’est-pas-loin !
Car si la mort est un passage facile et si l’homme glisse sans peur et sans mal dans le néant originel, l’initiation est difficile et parfois longue.Le Passage
1. Ceci est un texte qui ne s’attache à rien. Ou, du moins, qui le désire et qui cherche à y tendre. L’auteur aurait vraiment voulu l’écrire dans les années 50.
2. Le 9 juillet 1959, à l’âge de 45 ans, le peu connu Jean Reverzy disparaissait dans celle qui l’avait hanté durant des années et de laquelle était venu au jour, certainement, une des plus belles écritures de la deuxième moitié du XX siècle.
3. Un ensemble de notes, de Charles Juliet, Jean Reverzy, aux éditions de l’Echoppe, 1992. / Il y a dix-sept ans. / Jean Reverzy est mort le 9 juillet 1959, à l’âge de quarante-cinq ans. / Médecin à Lyon. Voyage en Polynésie. / Charles Juliet : « Dans ce troisième livre, ce qui frappe, c’est la prééminence donnée au langage et l’absence de ce qui constitue la dynamique d’un récit. Ici, pas d’intrigue, pas de personnages, mais simplement des présences, ou plutôt des ombres, et tout le livre n’est que la minutieuse, précise, exténuante description d’une gesticulation dont un être qui cherche à sortir du couloir est pratiquement prisonnier. Il se heurte à des meubles, des bras, des jambes, tombe, se relève, repart, tombe à nouveau, cherche à se libérer… » / Plus loin : « Il n’a pour la littérature que sarcasmes et les deux seuls écrivains qui trouvent grâce à ses yeux sont Sade et Joyce, parce qu’ils ont su rabaisser l’homme à ce qu’il est. » / Et encore : « Dans son désir de devenir chose pour n’avoir plus à souffrir, Reverzy voudrait élaborer un livre ayant pour sujet un homme seul dans une pièce noire, ne bougeant pas, ne pensant pas, ne ressentant rien. Projet impossible à réaliser, mais révélateur de sa volonté de s’établir dans le néant, afin de n’être plus soumis à la constante menace de la mort. En écrivant, Reverzy poursuit « une tentative d’anéantissement pur et simple », car « la réussite d’une phrase abolit la pensée qui l’inspira, et il en est de même de l’œuvre entière dont le dernier mot marque le terme d’une dissolution recherchée au cours d’un long apprentissage ».
4. Je cite : « Dans le vestibule assez obscur je discernais d’abord, à gauche, au-delà d’un panneau vitré à croisillons, des nappes blanches et des couverts de métal ; cependant qu’à droite se détachaient un portemanteau, des étagères chargées de bibelots et de coquillages, et maint autre meuble dont je ne savais pas l’usage. Alors j’appelai : mais nul ne répondit et j’hésitai à m’aventurer plus loin, dans un demi-jour traversé de rayons qui s’entrecroisaient devant moi… Il est plus hasardeux d’ordonner le monde par des mots que par des regards. Aussi, sans répéter mon appel, je scrutai le fond du vestibule qui prolongeait l’envol d’un escalier, où je crus voir une forme claire, animée de battements, et dont peu à peu se précisèrent les contours : c’étaient les jambes d’une femme chaussée de pantoufles craquant aux coutures, qui, sans bruit, descendait les marches. Alors je fis un pas de plus et j’aperçus les bas d’une robe noire et d’un tablier blanc fripé, puis les mains et enfin le buste et le visage d’une domestique qui atterrit nonchalamment sur le parquet et vint à ma rencontre. Je luis souris et, levant le bras pour lui signifier qu’il était inutile qu’elle s’approchât davantage, je lui demandé une chambre donnant sur la mer. Elle sourit à son tour, mais ne parut pas me comprendre et, marchant toujours, porta la main à son visage où ses doigts semblèrent vouloir modeler ses lèvres afin que son sourire fût pareil au mien.
Elle approcha encore, fléchissant peu à peu un genou qui, lorsque son corps fut presque à mon contact, me heurta la jambe, cependant que j’écartais les pieds entre lesquels s’insinua sa pantoufle, en même temps qu’elle s’inclinait et que son bras, frôlant mon épaule, esquissait autour de moi un geste d’enveloppement. Son visage, à ce moment, fut si proche que je pensais qu’elle allait me donner l’accolade ; mais elle se pencha un peu plus et sa main, courant sur la mienne, la reconnut, puis saisit la poignée de ma valise. Ainsi nous fûmes tel un couple dans l’attente de la première mesure d’une danse. Attente qui prit fin quand je lâchai mollement la poignée retenue par la main de celle qui, déjà, dans un mouvement contraire, se redressait et dont le visage, une fois de plus, m’effleura. Pivotant sur un talon, elle se trouva, son épaule contre la mienne, en face de l’escalier. Et je crus lire dans ses yeux comme une invite, lorsque son genou souleva sa robe et qu’elle demeura dressée sur la pointe d’un pied, l’autre levé et dirigé vers le plancher : posture en laquelle on eût dit qu’elle attendait de ma part une réponse à son invitation à la marche, qui d’ailleurs ne tarda guère, car je pliai tout de suite le genou et me dressai comme elle sur l’avant de ma chaussure. Alors sa jambe se détendit, son corps bascula et sa pantoufle toucha le plancher, son bras libre ordonnant le rythme de la marche. Sans effort, je l’avais imitée et, coude à coude, nous faisions mouvement vers le fond du vestibule qu’elle scrutait comme pour s’assurer que nul obstacle ne se dressait devant nous. Ses pantoufles frappaient le sol avec un bruit léger, à demi couvert par le claquement de mes semelles, le murmure des tissus froissés de nos vêtements, et parfois un craquement profond de fibres et de jointures. Aux approches de l’escalier, elle inclina vers moi la tête et, telle, elle semblait m’adresser un adieu, alors que ses yeux me disaient que notre séparation ne serait pas définitive et que nos regards, qui allaient se quitter, se retrouveraient bientôt. Aussi je ne fus pas surpris quand elle me devança : au souvenir de son regard, j’étais bien certain que sa pensée demeurerait tournée vers moi et que, pour arriver en lieu sûr, il suffirait de rester dans son sillage. Et dès lors, je la suivis, les yeux fixés sur sa silhouette qu’animait un mouvement brisé, parti de l’épaule et qui, grâce à un tressaillement de la croupe fortement contenue et serrée par les brides du tablier, gagnait les jambes battantes, comme si la lente impulsion première, multipliant ses effets, se fût amortie dans le va-et-vient des pieds dont je voyais l’un, de biais, adhérent fortement au sol, comme pour y laisser son empreinte, vite dépassé par l’autre, projeté dans l’espace.
Ainsi, parvenue devant la première marche, elle commença de sautiller sur place, levant la tête vers les spirales qui se perdaient en des ténèbres que trouaient, plus haut, les reflets d’un miroir. Et, m’approchant, j’étais sur le point de faire halte derrière elle, lorsqu’un mouvement singulier se dessina sous le fourreau de sa robe d’où saillit le contour de la cuisse, gagnant la jambe tendue, puis le pied cambré qui souleva une moitié de son corps, que l’autre suivit, à peine retenue par le poids de la valise. Et, sans que ma volonté intervînt, mon pied déjà se détachait du sol. Entre des murs striés et la rampe, je m’élevai, imitant la démarche cassée de celle qui me frayait la voie… Lorsqu’elle passa devant le miroir, je vis qu’elle souriait toujours : le coin d’une lèvre s’étirait jusqu’au milieu de la joue, et je devinai dans ce demi-sourire l’annonce d’une surprise m’attendant au bout de notre course et qui en serait la récompense. Cependant que, dans l’ombre qui s’éclairait à mesure que nous approchions de l’étage supérieur où brillaient des appliques dont les derniers rayons s’accrochaient aux cannelures de la rampe, peu à peu sa silhouette se tassait, comme si son arrière-train fut devenu plus pesant. Et je pensai qu’elle freinait son élan, non par crainte de la clarté, mais afin de retarder le terme de cette ascension et l’accomplissement de l’acte imprévisible dont la seule promesse m’avait déjà comblé. Parvenu à la dernière marche elle marqua un temps d’arrêt et j’entendis le bruit de son souffle qu’elle reprit par une aspiration forte, comme si elle eût voulu emplir ses poumons de l’air pur des régions plus élevées. Puis elle s’engagea dans un corridor dont je ne vis pas le bout et où je la suivis. »
5. J’ai découvert l’œuvre de Jean Reverzy, le 9 juillet 2009, par accident, alors que je cherchais un recueil de poèmes de Pierre Reverdy. C’était à la Médiathèque cantonale du Valais et ma main avait fourchée. Dz ! Dz !
6. Mais le début de l’un ne fait pas la fin de l’autre.
7. Et je ne suis pas certain que nous puissions un jour la surmonter. Quand bien même nous en aurions le pouvoir, il est fort à parier que nous serions bien malaisés et maladroits devant ce qui se présenterait devant nous, cet après que nous désignons à tort comme la fin.
* Cette note provient d’un texte qui n’existe pas, bien qu’il soit, puisque cette note, elle, existe. Cela ne signifie en aucun cas que celui qui a écrit ses lignes se soit référé à ce texte ou l’ait imaginé dans le but de se soumettre à la cohérence de l’ensemble.