FÉVRIER 2010
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EXPOSITIONS — FÉVRIER 2010

BBQ CQFD — Lausanne
Fabienne Radi, 25 janvier 2010

BBQ CQFD,LausanneLe 23 janvier dernier, la Galerie J conviait une trentaine d’artistes à Lausanne pour participer à BBQ, une exposition-barbecue où ils étaient invités à brûler une oeuvre. Récit à chaud.

Une matinée froide et ensoleillée dans un parc sous gare. On est samedi, c’est l’hiver, il y a plein d’enfants entre 2 et 10 ans enveloppés dans des vêtements matelassés avec des bonnets jusqu’aux sourcils qui courent partout entre les jeux en bois, et quelques parents tranquilles assis sur des bancs qui essaient de déballer des biscuits ou de tourner les pages d’un journal avec des gants, ce qui n’est pas gagné d’avance.

Un peu plus bas dans le parc, on voit une grande pile de bois soigneusement rangée. Il s’agit de Tas de bois avec sérif, une œuvre de François Chessex constituée d’une demi-stère de bûches destinées à être mises à feu au début de l’après-midi. Ce dernier et Raphaël Julliard ont invité, dans le cadre de la Galerie J, une série d’artistes à venir brûler une de leurs œuvres. Le bûcher est très élégant avec ses empattements typographiques (les fameux sérifs) à la base et au sommet de la pile de bois. On dirait un –I- majuscule en Times New Roman que l’on aurait élargi à 600%. Au loin passe soudain un petit homme chauve qui fait du jogging en survêtement blanc. Est-ce le fantôme de Gandhi qui vient inspecter le bûcher funéraire ?

Derrière ce dernier, de grandes tables en bois mises bout à bout, comme pour un pic-nic scolaire de fin d’année. Mais au lieu des traditionnels taboulés ou salades de riz au thon généralement présentés dans des Tupperware familiaux, on trouve exposées les œuvres qui vont être sacrifiées dans quelques instants. Tableaux, dessins, ready made, sculptures, photographies sont placés les uns à côté des autres dans une suite hétéroclite. On songe aux objets posés sur le tapis roulant pour passer au détecteur de métaux dans les aéroports. Mais ces objets-ci s’envoleront en fumée plutôt qu’aux Caraïbes ou dans les îles Caïman.

Les spectateurs longent les tables, leur regard papillonne d’objet en objet. Pas de cartels, pas de prix, pas de titres, pas de documents explicatifs. On est obligé de demander qui a fait quoi, d’ouvrir des boîtes pour voir ce qu’il y a dedans, on s'interroge sur le statut de l’ordinateur posé sur la table. Un dispositif de monstration minimal revendiquant visiblement le bric-à-brac comme concept. C’est bizarrement aussi stimulant que reposant. C’est sûr qu’on ne réfléchit pas de la même façon avec un bonnet et des moufles devant des œuvres posées dans un parc où siffle le vent et braillent des enfants, que devant une installation dans un white cube où se presse une foule de visiteurs enchaînant les galeries un jour de vernissage.

Deux braseros sont placés symétriquement de chaque côté du bûcher. Les artistes tentent de s’y réchauffer avant d’y déposer leur dîner. Très vite, ça sent la saucisse grillée, on voit des gobelets de nescafé s’engouffrer au plus profond des capuchons, des chips disparaître sous des chapkas. Le BBQ a commencé, le –I-majuscule vient d’être allumé. Après une grosse colonne de fumée un peu inquiétante, les flammes surgissent enfin, énormes. Chacun laisse jouir le pyromane qui sommeille en lui. On a beau être habitué avec les feux du premier août, c’est toujours impressionnant d’avoir cette masse rouge en furie devant soi. Si impressionnant qu’on en oublie de reculer et que certains spectateurs prennent soudain une teinte écarlate aussi comique qu’alarmante qui pourrait facilement être répertoriée dans un traité de dermatologie.

Les artistes qui ont des œuvres facilement jetables à plus de 5 mètres inaugurent le rituel. Les détenteurs d’objets plus encombrants n’ont pas envie de rôtir comme des poulets et attendent donc sagement qu’il y ait des braises pour les déposer. En tout, une trentaine d’œuvres va disparaître (1). Du plus petit, un cube en scotch double face de quelques millimètres d’épaisseur qui a discrètement fondu au pied du foyer, au plus grand, un dessin d’une dizaine de mètres de long qui s’est déployé au-dessus du feu comme un gigantesque cerf-volant avant de se consumer aussi vite qu’une allumette.

Une dernière saucisse de veau pour aider à la réflexion sur l’événement. Il faut l’avouer, le concept de départ était assez casse-gueule. Brûler des œuvres n’est pas un acte anodin et rappelle immédiatement de bizarres souvenirs, qu’ils soient historiques (les autodafés nazis et tous ceux qui les précédèrent) littéraires ou cinématographiques (Fahrenheit 451, le livre de Ray Bardbury et le film de François Truffaut). Il faut l’avouer, les organisateurs ont réussi à évacuer ces références un poil nauséabondes en créant un événement étonnant à la fois festif, esthétique, social, dans une atmosphère bon enfant. Bon, on n’a tout de même pas sorti la guitare, il ne faudrait pas trop présumer des forces boy scout cachées des artistes en arts plastiques...

Bref, la réussite de l’opération a beaucoup tenu à la décontraction de son organisation. Un encadrement trop autoritaire l’aurait tout de suite fait glisser dans des directions douteuses. Le tas de bois de François Chessex a donc fait simultanément office d’œuvre, de socle, d’environnement et de prétexte relationnel pour réunir toute une petite communauté sous le signe d’une valeur très souvent moquée, mais dont on ne pourrait cependant pas complètement se passer : la bienveillance (2). Ça n’est pas antinomique avec la forme et on est d’accord de puer la saucisse toute une journée pour ça.

Pour plus d’informations sur cet événement : raphisme.ch/galeriej


NOTES

(1) Ont été jetées au feu des œuvres de : Claudia Comte, Elena Montesinos, Vidya Galstaldon, Jean-Luc Manz, Fabrice Gygi, Marie-Luce Ruffieux, Christophe Rey, Martina-Sofie Wildberger & Jérémie Chevalier, Nathalie Rebholz, Emilie Ding, Jérémie Gindre, Marie Velardi, Stéphane Kropf, Céline Burnand, Fabienne Radi, Philippe Joner, Dominique Hugon, Michael Hofer, Kim Seob Boninsegni, Christian Bili, Adrien Missika, Benjamin Valenza, Swann Thommen, microsillon, Balthazar Lovay, Olivier Genoud, Körner Union, Denis Savary, Klat, Izet Sheshivari, Vincent Kohler, Maï-Thu Perret

(2) Au sens où Mark Twain l’entendait : La bienveillance est le langage qu'un sourd peut entendre et qu'un aveugle peut voir.

* Photo caption : Raphaël Julliard throwing a painting by Vincent Kohler into the fire.
Photo credit: Martina-Sofie Wildberger


 
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