La "chapelle de l'ONU" (II) — Genève
Sophia Bulliard, 8 octobre 2008

Notre feuilleton de la chapelle de l’ONU continue, deuxième épisode : rencontre, le 2 juillet 2008, avec Xavier Martinez, un autre assistant de Miquel Barcelo de septembre à décembre 2007 au chantier de la coupole de la salle vingt des Nations Unies à Genève (extraits).

Matériaux
« Je ne me souviens plus combien de tonnes de produits ont été commandées au départ, mais ça devait bien être dix tonnes. Donc dix tonnes de produits : il faut la matière première, il faut l’entreprise qui soit disponible, il faut les transports, et il faut les machines pour traiter le tout. Ça ne se trouve pas comme ça et ça ne se valide pas comme ça. Donc à un moment donné, sur cette chaîne-là on était d’accord. De septembre à décembre (2007), on n’a travaillé qu’avec ça. »

Les assistants et l’infante
« Toutes les personnes qui sont là (les assistants du chantier), savent qui est Barcelo, connaissent sa valeur, on va dire d’artiste, sa valeur de présentation en tant qu’artiste. Le grand peintre espagnol, le nouveau Picasso, travailler pour lui c’est incroyable. (…) Qui, en sortant d’une école d’art, a l’opportunité de travailler avec Miquel Barcelo, sur un projet qui fait 800 m2, 900 m2, eux (les medias espagnols), ils annoncent 1500, mais bon on ne va pas parler là-dessus !
On (les 8 assistants qui viennent de Paris) est tous peintres ! On va s’éclater ! (…) sauf qu’il y a la réalité du terrain : ah ben tiens il n’est pas là, il faut qu’on fasse ça, d’accord, mais qu’est-ce qu’il entend par là. (…) Quoi, là, il ne vient toujours pas ?
- non, là, il est à New York, il reçoit un prix hispano-américain », je ne sais pas quoi, « il revient dans une semaine », deux semaines après il n’est toujours pas là, comment on continue ?
- bon, vous faites ça, vous faites ci ». Bon il revient : « ah mais non, ça ne va pas » (…), de septembre à décembre (2007), jusqu’au paroxysme (…). C’est-à-dire que du jour au lendemain il arrive, « c’est de la merde – texto -, enlevez tout », bon d’accord, on a tout enlevé, et trois jours après j’avais le chauffeur du chancelier de la mission d’Espagne, pour l’ONU, qui m’appelle : « dis-moi, tu ne devineras jamais qui vient après-demain (…) : la princesse Kristina, donc la deuxième infante, qui doit venir, et donc vous en êtes où, il y a des trucs au plafond ? » ; mais on avait tout enlevé, tu vois, il y avait un malaise depuis quatre mois sur ce qu’on doit faire, et ce qui est fait, c’est-à-dire, qu’est-ce qu’on nous dit de faire, qu’est ce qui est validé.
(…) (Vient) l’infante Kristina, viennent les industriels, viennent les gens qui sont sensés financer le projet, avec l’ambassadeur, avec toute la clique, viennent ensuite l’infante le lendemain avec d’autres personnes, et on voit dans les journaux, tout le monde est content, ça s’est très bien passé, tout est nickel, y a pas de problèmes… Alors bon, disons que c’est un peu curieux. »

Gestion
« Personne n’a jamais dit à Barcelo, bon maintenant ça suffit, ça fait deux mois qu’on a commencé, et je ne parle pas de nous, nous on était les assistants, les petites mains, ce qu’on veut, mais les gens qui sont à la tête de la gestion, qui commencent à voir l’argent partir, à un moment donné il y a des responsabilités à prendre, mais personne ne prend ces responsabilités-là. On va faire du footing avec Barcelo, on va faire du vélo avec Barcelo mais est-ce qu’à ce moment-là on lui dit : « mais écoute c’est bizarre, mais : la date ? l’argent ? le budget ? »
On est dans un projet dans lequel il a été avancé dix millions d’euros de budget, sur la salle complète, je ne parle pas du projet de Barcelo, tu te dis, mais il y a quand même des sous, il y a des multinationales espagnoles (…), et qui gère cet argent ? comment c’est géré tout ça ? c’est sordide ! enfin c’est sordide, le mot c’est minable, quoi. Au fond le soupçon, c’est, on met des personnes incompétentes parce qu’au fond, tant mieux. Il vaut mieux que les gens se débinent, ll vaut mieux que les gens aient peur, ne prennent pas la responsabilité. » (…)
« On (la fondation ONUart, l’entourage de Barcelo) enjolive tout, on est là, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, tu vas voir, c’est un super projet, on va s’éclater. On n’est pas du tout dans le boulot ! on ne parle pas boulot. On parle des fêtes, on parle de comment on va loger, de qu’est-ce qu’il y a de bien de voir à Genève, qu’est-ce qu’il y a de bien à faire en Suisse, on parle de ça. Mais au moment de parler boulot, c’est : « ah non attends, parce que l’adjoint de l’ambassadeur n’est pas là, c’est lui qui signe ces papiers-là, et non, il faut attendre, il est à Madrid, il revient dans quatre jours ». Et c’était toujours comme ça. »
Un « dieu vivant » (dixit certains medias espagnols)
« Ce qu’imagine Barcelo, c’est qu’on va être tous à table ensemble, qu’on va être tous ensemble tout le temps, que ça va être la fête tout le temps, sauf que ça n’a jamais été le cas, et que tout va être fait pour que ça se passe dans les meilleures conditions, sauf que le souvenir qu’a tout le monde de ce chantier, sauf malentendu, c’est que ça ne s’est pas passé dans les meilleures conditions que ça aurait dû l’être. » (…)
« (Autour de Barcelo) il y a la création d’un mythe, autour de la figure du peintre, qui rejoint un tas de peintres… En fait c’est l’histoire qu’on a créée autour des peintres, et donc lui se colle à cette histoire créée : « je suis dans cette lignée-là, je suis un de ces grands génies créateurs ». (…)
« Il y a comment la personne s’est présentée, de telle façon que l’autre en face développe quelque chose. Ça joue de la fascination. Il (lui) faut que la personne en face soit fascinée, c’est l’icône, quoi. »

Commanditaires
« Ce projet-là apparaît au final comme une commande, mais ce n’est pas la commande de l’ONU, c’est une commande du gouvernement espagnol, et ce gouvernement espagnol, c’est Zapatero et Moratinos, le ministre des Affaires étrangères, qui demandent à ce que soit fait un cadeau à l’ONU, au siège des Nations Unies, ça se fait, c’est-à-dire qu’un pays offre une œuvre ou une salle. Et là, en l’occurrence la salle XX (vingt), pour le nouveau conseil des droits de l’homme et de l’alliance des civilisations, donc multéralisme à fond. On fait un cadeau à l’ONU, l’Espagne, évidemment, intérêts diplomatiques, on est pas des enfants de chœur, faut arrêter (mais ça, je l’apprends beaucoup plus tard) ; on cherche à avoir un bureau sur place, à mettre ses pions (…) Il y a des présidences de conseil, qui reviendraient à l’Espagne à une certaine période de l’année de la même manière que les présidences tournent au sein de l’Union Européenne.(…)
Et, au final, commande publique, commande officielle, approuvée par le roi, enfin, tout un truc, et… argument politique !
Ce truc sera utilisé de la même manière que l’Euro 2008 par le gouvernement actuel. (…) Là on est devant la monnaie courante de ce qui se fait en utilisation politique, ou populiste, plutôt, d’événements qui sont sensés être culturels, qui sont supposés être gratuits, des dons, alors que pas du tout, tout le monde le sait, c’est-à-dire que Repsol YP qui est la compagnie pétrolière mère en Espagne, c’est elle qui finance, Telefonica, télécommunications en Espagne, hôtel Barcelo , qui n’a d’ailleurs rien à voir avec Barcelo. Il y a le gouvernement des Baléares, on n’est pas dans la gratuité ; sauf que ce n’est jamais présenté comme ça. C’est du prestige, on est dans de l’ordre du prestige. C’est pareil que la Renaissance ; le Vatican, tout ça, c’est pareil. A la limite, le rapprochement avec le Vatican c’est ça, c’est exactement ça. »

Le choix de l’artiste
« Il aurait été question que ce soit lui, il aurait refusé. Un appel d’offres a été fait, comme on fait un appel d’offres pour les entreprises, au sujet de ce chantier-là, et il se serait senti vexé, puisqu’il y avait des peintres de sa génération qui n’ont pas la répercussion médiatique que lui a, et du coup il a proposé un truc. (…) Lui a à gagner à faire ce chantier, de toutes les manières ; et puis médiatiquement c’est le nouveau Michel-Ange, c’est la chapelle Sixtine du XXIème siècle, on a lu ça dans les journaux espagnols (…) C’est une excellente vitrine. Et c’est mieux que ce soit lui que ce soit un autre. »

 
Référence : http://xn--dat-dma.es/objects/GENEVE/MIQUEL-BARCELO-CHAPELLE-ONU-II/SOPHIA-BULLIARD/article-14.html
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OCTOBRE 2008
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