VISITES — DÉC. 2009 / JANVIER 2010Où en est la pédagogie ? — Genève
Jean-Marie Reynier, 29 novembre 2009
L'intellectuel est décrit par Freinet comme une grosse tête, munie de bras atrophiés, une sorte de monstre. Qui voudrait que ses enfants lui ressemblent ?
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C’est avec un peu de crainte que j’écris ces lignes. C’est d’amis dont je parle, et on le sait, les amis ça se vexe vite.
Je suis sorti très perplexe du vernissage du CAC, le 26 novembre, qui voyait Klat surplaner l’exposition Utopie et quotidienneté, du collectif Microsillons.
Cette confrontation involontaire m’as surpris par la dichotomie critique. D’un côté l’exubérance de la pensée libre et délirante, et de l’autre le protestantisme critique éduqué au plus haut point jusqu'à en arriver à une tabula rasa pédagogique.
On y rentre par un mur, explicatif, importante barrière entre le public et l’intellectuel. Un mur qui utilise le mot savant tel une arme, encore un mur. Pédagogie, critique, utopie, féminismes, post-ci, post-ça... Un mur de lecture, une nivellation par le haut, un « je te montre, t’es moins bien que nous, mais je t’aime et je t’explique ; vient petit, donne moi ta main, laissez que les enfants viennent à moi ! »...
Toutes questions posées milles fois, que des importants auteurs et penseurs ont déjà analysées des millions de fois, donnant des réponses divergentes, souvent redondantes, mais dans une poétique du besoin de réponses.
Médiation n’est pas synonyme de pédagogie à tout prix. Et le pédagogue est enseignant. Pratiquer l’enseignement comporte une dose de passion que souvent dépasse de plusieurs longueurs celle de l’artiste. En hybrider la pratique peut être une tentative correcte, mais vicieuse, car l’instituteur muséifié devient vite l’oiseau empaillé qui nourrit ses petits, les becs tendus, mais eux aussi empaillés.
Le dispositif muséal ne s’arrange pas par la suite : le mur passé, on rentre dans une vaste pièce bien agencée mais profondément vide. Rien ne donne envie de lire, tout est écrit, et le mélange du ludique avec le mental, donne encore envie d’éviter le questionnement, car la pensée unique écrite aux murs est trop abrupte pour s’y pencher. Les gens discutent, c’est certain, mais les réponses n’existent pas. À quoi bon donc continuer à les poser ? Cela ne serait pas plus correct d’en inventer des nouvelles ?
C’est comme prendre les phrases écrites à la main dans les toilettes de la Sorbonne dans les années 70 et les faire écrire par Ben dans un joli calendrier, noir sur fond rouge, pour faire un rappel à l’oubli de l’anarchie. On n’est pas dans un musée, bien ! On n’est pas dans une classe de cour, bien ! On n’est pas dans un livre, bien ! Où se situe donc ma frustration ? Dans le fait que cet étage du CAC devient un espace des maîtres, un lieux où l’on est forcé de faire, où le seul plaisir, si on ne peut pas se vautrer dans la lecture, reste celui, ludique, de ne plus pouvoir regarder. Dommage, la forme ne suit pas le contenu.
Par contre, quand on monte d’un étage, nous voilà plongés dans un délicieux parfum de merde, de pain, de paille et de pneu... Un parfum inébriant que tel une bonne dose de morphine nous trace un délire mystique digne de Bosch et de ses monstres, de Hoffmann et de ses potions. Voilà que Klat nous chute au purin. Le lombric cosmique nous rend petits, terriens, toutes les sensations y sont mises en jeu. Sans se prendre au sérieux, le collectif nous présente un Priape couché, ruisselant, sans concessions. La chute d’un monument, ou une nouvelle divinité.
Là aussi l’artiste n’est pas : le monstre l’a phagocyté, il est mâché impur pour être chié tel un pain ou une merde volante... la bête nous prend, nous mâche, nous triture, nous nettoie. On rentre dans ses intérieurs sans le vouloir, étouffé par sa luisance et sa non-forme...
Un monument peut-être, un retour à la base, sans doute. Une belle pièce, certainement !
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