Hard Hat — GenèveLauro Foletti, le 10 décembre 2008
daté.es : Balthazar Lovay et Fabrice Stroun, merci de nous recevoir.
Pour vous avoir visité à plusieurs reprises j'ai été étonné de la diversité de vos activités : Hard Hat semble être à la fois une galerie, une scène pour concerts et performances, une maison d'édition de multiples : un espace chaleureux, qui pique la curiosité et laisse supposer de multiples facettes, peut-être beaucoup plus nombreuses que celles qui s'y donnent à voir.
Depuis quand existez-vous ? Quelles sont vos activités, et comment y avez-vous été amenés ?
Hard Hat, rue des Bains 39, Genève. Photo : Jorge Perez
De gauche à droite : Fabrice Gygi, Balthazar Lovay, Valentin Carron, Gregor de Schönherwhers, Vidya Gastaldon (devant Fabrice Stroun), Madeleine Nobel, Lionel Bovier, Florence Derieux, Jorge Perez, Amy O'Neill, Sylvie Fleury, Christophe Cherix
Fabrice Stroun : Avant de s'appeler Hard Hat, nos locaux accueillaient les éditions JRP, fondées par Lionel Bovier et Christophe Chérix, éditions auxquelles nous nous sommes joints par la suite, Balthazar et moi. JRP était dès le départ non seulement une maison d'édition de livres et de multiples, mais exerçait aussi une activité de soutien auprès d'un certain nombre d'artistes locaux en tant que commissaire d'expositions et de manager, dans une ville ou il y avait très peu de structures capables de représenter et de travailler avec de jeunes artistes. Les galeries de la place ne les montraient pas ou alors se bornaient à une mission purement marchande, évacuant ainsi tout un travail d'accompagnement et de suivi, pourtant fondamental.
JRP Editions avait donc une activité d'éditeur, mais c'était également et surtout un bureau à partir duquel nous sommes intervenus dans le champ de l'art et avons développé un travail à plusieurs niveaux. Par exemple, pour l'exposition de Fabrice Gygi à la Biennale de Sao Paolo, le projet et le catalogue ont été conçus comme un ensemble depuis les bureaux de JRP Editions. Ce caractère multi-facettes nous a amené en outre à développer un réseau avec des institutions, des critiques, des commissaires d'exposition, des marchands et des collectionneurs dans d'autres villes.
Cette activité est devenue moins essentielle aujourd'hui, des galeries comme Evergreene nous ont emboîté le pas et ont pris le relais auprès des plus jeunes.
A un certain moment Lionel Bovier a eu la possibilité de transformer JRP en structure plus professionnelle et industrielle, c'est à ce moment qu'il est parti à Zürich et s'est associé à Ringier pour former JRP-Ringier ; la photo date de cette époque. Nous avons alors changé de nom et arrêté de produire des livres pour nous concentrer sur les multiples.
Là ça se renouvelle. Nous suivons toujours des artistes de la génération des années 90 comme Vidya Gastaldon, Sylvie Fleury, Fabrice Gygi, des artistes des années 2000 comme Valentin Carron et Maï-Thu Perret, mais aussi des artistes beaucoup plus jeunes qui viennent fréquemment nous rencontrer et passer du temps dans nos locaux, de façon spontanée et sympathique. Ce côté familial est un des avantages des petites villes. Balthazar Lovay est artiste, je suis commissaire d'expositions, mais nous ne nous considérons pas comme des marchands et privilégions des rencontres organiques avec les artistes de la scène locale. L'edition de multiples reste la face émergée qui permet à l'association de vivre et de faire autre chose.
daté.es : Vous exposez régulièrement, depuis 2004, aux quatre coins de l'Europe, et même aux Etats-Unis. Comment se passent ces collaborations extra-muros (ou ces mandats) avec d'autres structures ? Le lieu d'accueil est-il déterminant pour choisir ce que vous allez exposer ?
Balthazar Lovay : Ça vient parfois d'autres galeries qui travaillent avec les artistes que nous suivons et qui se montrent intéressées, d'autres fois ça vient de nous, de Fabrice ou Lionel qui travaillent en tant que curateurs, tout se passe par affinités de manière assez organique.
F.S. : Si la sauce prend nous travaillons avec une personne, cette personne nous en présente une troisième, sans volonté stratégique préalable, ce sont toujours des chaînes de rencontres qui nous amènent à collaborer.
B.L.: Et c'est un moyen de développer notre programme de manière différente que ce qu'on peut faire ici, en termes d'espace simplement, de donner une cohérence un peu différente à tous ces objets que nous ne pouvons montrer qu'en petit nombre ici, et que soudainement nous pouvons placer dans une autre perspective. On rencontre aussi d'autres regards, d'autres publics. Nous nous trouvons aussi dans une sorte d'interstice du point de vue du marché : nos multiples n'intéressent pas vraiment les galeries traditionnelles.
daté.es : Hard Hat existe depuis plusieurs années en tant qu'association et non pas en tant que raison commerciale, comme la plupart des vitrines du "quartier des Bains". Pouvez-vous me parler de vos différences et de vos relations de voisinage ?
B.L.: Nous sommes une association à but non lucratif, nous ne faisons aucun bénéfice, tout est réinjecté dans d'autres projets de production. Tous ces paramètres font que nous sommes encore dans un flou. Nous ne savons pas nous-mêmes si nous sommes une galerie ou pas, nous nous trouvons à la croisée de différents modèles.
F.S.: D'une certaine façon nous sommes plus proches de lieux comme Attitudes ou Forde, d'un autre point de vue nous partageons des points communs avec des galeries commerciales : nous produisons des objets et nous les vendons. D'un autre côté, nous agissons comme une agence de curating : nous nous situons à l'interstice de toutes ces choses et essayons de ne pas trop définir, de rester délibérément confus et c'est une position qui permet, en fait, de faire les choses très librement.
B.L.: En janvier nous faisons une exposition avec Evergreene, chez nous et chez eux avec un vernissage commun où nous produirons une édition, c'est un projet commercial qui ne nous empêchera pas, le mois suivant, de faire un projet avec un lieu complètement alternatif.
F.S.: Par exemple avec un lieu comme Dispatch à New York qui est un lieu alternatif à côté duquel Forde est une institution.
daté.es : Au menu du 12 décembre cette année, vous organisez une "fête de l'escalade" dans vos locaux, qui sera l'occasion également de présenter plusieurs éditions et disques parus chez JRP-Ringier, à compte d'auteur ou par vous, sans oublier la traditionnelle marmite en chocolat. Comment vous situez-vous par rapport au folklore et aux traditions ?
F.S.: J'adore la fête de l'Escalade !
B.L.: Ce qui est du domaine du folklore est toujours un peu snobé par les milieux de la culture émergente. C'est un petit pied de nez de demander à des artistes d'imaginer un projet autour de la marmite de l'Escalade, sans prétention d'ailleurs. Cela dit les politiciens et les officiels de la Ville, qui reçoivent nos cartons, ne viennent jamais bien sûr et font silence mais, quand ils reçoivent nos cartons de l'escalade, ils nous envoient des lettre et nous appellent pour s'excuser de ne pas pouvoir participer à cette fête !
B.L.: Enfin on en profitera pour montrer un livre de Vidya Gastaldon paru chez JRP-Ringier, de montrer un disque enregistré en mai chez nous à l'occasion d'un concert, pressé et gravé sur zinc à 12 exemplaires, aux côtés d'un autre disque lié à une exposition de Pierre Vadi, avec Francis Baudevin et un des membres de Laryta. Il y aura aussi un concert de Palissade Park, un groupe créé pour l'occasion réunissant Kim Seob Boninsegni, Damien Navarro, et un de leurs amis que nous ne connaissons pas et qui fait du cinéma. Tout ce qu'on sait c'est qu'il y aura de la cire et que ce sera chanté par Damien Navarro en coréen.
daté.es : Votre site internet, hard-hat.ch, présente une magnifique photo de groupe, réunissant des artistes et des gens de culture. Parmi elles, il nous a été impossible d'identifier la personne au centre de l'image, adossée à la chambranle de la porte : pouvez-vous nous en parler ?
B.L.: Madeleine Nobel. Elle faisait les corrections anglaises des livres que nous avons publiés avec JRP Editions et qui a travaillé gratuitement, comme tout le monde pendant des années, autour de JRP. à faire des nuits de relecture et de corrections de textes. Par contre celle-ci tu la connaissais ?