Enterrer Artamis — GenèveTilo Steireif pour KoKaKa, le 24 novembre 2008
Artamis a été muré et sécurisé. Une manifestation encore sage s'organise dans la rue, comme ce samedi 22 novembre à Genève, le défilé d'un camion de pompier transformé en Dancefloor, d'une BX aux oreilles d'enceintes sonores avec ses Djs qui courent derrière les platines rangées dans le coffre. Le tram arrêté par des danseurs et le discours à la place Neuve de Greta Gratos qui conclut en disant que la culture alternative à Genève, c'est fini. Un vieux panier à salade bleu et des scooters aux gyrophares marquent la présence discrète de la police qui se range derrière le cordon de sécurité des bénévoles de l'UECA.

La manifestation paisible annonce aux genevois l'érosion des espaces culturels autogérés, malgré les négociations qui ont permis d'obtenir des ateliers dans de nouveaux lieux. Grâce à l'aide de Rolex et sa fondation pour la culture émergente qui reconnaît la valeur des lieux culturels alternatifs comme des lieux d'incubation du génie artistique. Peu d'articles donnant la parole aux acteurs concernés entre septembre et novembre. « Kommando Karl Kraus » a envoyé une trentaine d'articles, aucun n'a été publié dans le courrier des lecteurs à ce jour. Les intellectuels hormis quelques journalistes se manifestent pour servir d'ambassadeurs des institutions en construction, c'est tout. Les raisons invoquées sont diverses, lisibilité, pertinence, inactualité, pas de public, manque de place. Comme si le journal à l'image de la ville ne dispose que « de restes » d'espace pour la culture alternative ou la culture « off » (Le Courrier de Genève fait ici exception). La presse commente une cinquantaine de films et de livres en deux mois, elle résume les impressions à la sortie d'une pièce de théâtre ou d'une exposition. Quelques journalistes isolés exposent la question de la ville, des friches et des espaces de création ou d'une démarche critique inscrite dans la politique culturelle actuelle.
L'écriture comme outil critique perd du terrain, remplacée par les interviews, l'instantanéité du direct, la neutralité de l'information ou les visites "forcées" des expositions. Et après trois jours, la machine à sédimentation que sont les quotidiens ne publie plus rien, poussé par la culture de la mémoire courte.
Encore dans le Temps du samedi culturel du 22 novembre, un éditorial insipide et nombriliste de Laurent Wolf qui se plaint d'avoir été choisi pour voir et commenter (quasi malgré lui) en tant que professionel, l'exposition « Geisterbahn » de Barcelò; et aussi une double page sur la rétrospective des œuvres pour salon de cheminée du communiste Hans Erni. Puis, des disques « entendus » par un journaliste et vendus à la Fnac, des livres lus et vendus chez Payot.
Le monde est clos, entre la lecture de journal et l'industrie culturelle. Pauvres journalistes, c'est la course pour que le lecteur le matin au café, puisse lire le journal culturel du samedi, et à 10 heures vite … se soulager par un saut à la Fnac ou chez Payot! Ou encore vite un voyage à Paris, un travail d'écriture dans le TGV, une mise au format, OUF... Ne pas rater la Grande Culture, surtout ne pas la rater! Idem pour le Grand Ecrivain!
Pendant ce temps, la culture qui se construit "en dehors" se fait et se défait dans l'anonymat presque complet. - "Non, désolé, nous n'avons plus de place!" Et de se souvenir de Robert Musil, qui voyait dans la figure du Grand Ecrivain un ersatz de l'aristocratie qui s'est glissée à travers les gens riches dans le monde politique. Le Grand Ecrivain a le droit de s'exprimer au temps des Grands Évènements et des Grands Magasins. Il représente une forme de lien entre l'esprit et les Grandes Choses...
(traduction libre, p.420, « Der « Mann ohne Eigenshaften », éd. Rororo / « L'homme sans qualité », Robert Musil ).
Rien d'étonnant qu'un habitué de feu Artamis écrive : « Le réalisme moribond, c'est partir à Tombouctou ou à Drugland. »