MARS 2009
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RÉGIONS — MARS 2009

La Genève féministe: Christiane Brunner — Genève
Sophia Bulliard et Sandra Irsapoullé, le 3 mars 2009

La Genève féministe: Christiane Brunner,GenèveJoviale, la mèche blonde et les yeux rieurs, menue mais solide, elle nous accueille dans un salon ensoleillé sur les hauteurs de Florissant. Christiane Brunner, on ne la présente plus. Femme engagée, présidente du syndicat FTMH dans les années 90, non élue dans un premier tour en faveur d’un homme, elle provoquera néanmoins l’élection d’une femme, Ruth Dreifuss en 1993 au Conseil Fédéral et prend la tête du Parti Socialiste suisse entre 2000 et 2004. Mariée trois fois, mère de cinq garçons, elle a fait des études de droit, s’est engagée dans de nombreux combats féministes et préside actuellement différentes commissions fédérales.
Elle est loin d’être amère et défend ses positions avec toujours autant de tact et de fermeté. La mère, l’amie, l’avocate qu’on aimerait avoir. Ce qu’elle défend, elle l’a expérimenté elle-même ; on admire sa vaillance et sa bonne humeur.
Entre deux brunes et une blonde, le portrait d'une féministe socialiste déterminée.


Daté : Comment allez-vous ?

Christiane Brunner : Je vais bien, après une longue période de maladie, je suis de nouveau en forme.

Daté : Que signifie être féministe en 2009 ? Quels sont les combats et enjeux actuels, particulièrement dans le canton de Genève ?

C.B. : On a fait des progrès pour la cause des femmes quand même, mais il n’y a rien d’acquis, rien de définitif, donc il faut toujours défendre à nouveau leur place. Dans la société, dans la politique, dans l’économie, on voit qu’elles sont souvent sous représentées, à peu près partout, sauf dans le travail domestique, et là encore, j’ai des enfants adultes, les choses changent, mais pas assez vite à mon gré, dans le sens que le partage des tâches éducatives et ménagères, ce n’est encore pas ça. Et ce serait quand même le moment d’y arriver !

Daté : Que pensez-vous de la parité, en politique et dans la vie civile ?

C.B. : Je n’aime pas du tout le terme de parité, parce que la parité est interprétée comme étant : il faut autant de femmes que d’hommes, et ça peut être aussi interprété : il faut autant d’hommes que de femmes, et sur ce principe-là, je ne suis pas d’accord. On a des siècles à rattraper. Même s’il y a sept femmes au gouvernement à Genève, ça ne me dérange pas ! S’il y a un parlement qui est plus féminin que masculin, ça ne me dérange pas non plus ! Donc je n’aime pas du tout cette revendication de la parité, parce que finalement les femmes s’excluent elles-mêmes, s’interdisent d’être plus nombreuses que les hommes.
Je trouve qu’on a encore beaucoup besoin d’identification, de femmes qui sont au pouvoir, de femmes qui dirigent des choses importantes. Je vois dans ma vie, il y a beaucoup de femmes, j’en rencontre encore maintenant, qui me disent : « ça nous a fait du bien, parce que vous, vous vous êtes battue, on vous a vue », alors c ‘était une forme d’identification, après elles se sont battues dans leur coin, dans leur environnement, qu’il soit professionnel, dans la vie privée, dans la vie politique. Parce qu’il y a eu cet effet d’identification. Alors moi j’imagine, au gouvernement, aux conseils d’administration, aux grandes commissions, s’il n’y a que des femmes, c’est génial! Et c’est la raison pour laquelle je suis contre le principe de parité. On verra, dans un siècle, la parité !

Daté : C’est le même genre d’identification que les Noirs Américains avec la figure d’Obama ?

C.B. : Tout à fait.

Daté : A quand une femme présidente ?

C.B. : C’était le problème aux Etats-Unis. Je pense que l’identification des femmes à Hilary Clinton ne s’est pas faite aussi forte aux Etats-Unis que celle pour les Noirs vis-à-vis d’Obama. C’est important, l’identification.

Daté : La comparaison entre les femmes et les Noirs en tant que minorités est-elle pertinente ?

C.B. : La comparaison est pertinente dans le sens que, ce sont des minorités, même si les femmes ne sont pas des minorités. Les femmes ont subi des siècles d’esclavage entre guillemets, à ce niveau-là, on pourrait tenir un peu la comparaison. Et puis les besoins, la nécessité de se défendre ; problème de toutes les minorités, même si elles ne sont pas minoritaires.

Daté : Quels seraient les moyens de rendre accessible la sphère publique aux femmes ? (Postes à responsabilités, vies nocturne, politique, syndicale…) La discrimination positive est-elle un moyen efficace ?

C.B. : Tout à fait. D’une part, je pense que, encore maintenant, c’est quelque chose qui pêche beaucoup, il faut que les femmes qui ont des enfants puissent garder leur activité professionnelle, ou bien partager effectivement, si elles font un temps partiel, mais que l’homme fasse aussi un temps partiel, que les hommes acceptent le temps partiel, et que autant les femmes que les hommes puissent faire une carrière, ne soient pas prétérités de faire du temps partiel ou pas.
Avec ça, il faut les infrastructures, pour les enfants, il faut des places de crèche, il faut des infrastructures scolaires qui permettent une activité professionnelle. Il faut rendre compatible la vie professionnelle et la vie familiale, par famille, j’entends, avec enfants. Parce que tout part de là, c’est l’indépendance économique, c’est l’accès, la poursuite d’une carrière professionnelle, c’est la possibilité d’avoir une activité politique etcetera. Les femmes disent non pour beaucoup de choses, elles se disent : « on verra plus tard, quand les enfants seront grands ». C’est mon plus grand souci, et ce sont les revendications qu’on doit mettre maintenant en avant, tout ce qui permet et rend compatible la vie familiale et la vie professionnelle.
Pour l’instant, même si on cherche des femmes pour des postes, donc l’accès serait garanti, on n’en trouve pas. Même moi je cherche très souvent des femmes pour des postes X ou Y, et je ne trouve pas !
Dans le domaine culturel, je pense que des femmes comme Anne Bisang par exemple, font beaucoup pour la reconnaissance des femmes dans la culture, elle leur donne une place, une bonne place, mais quand même je pense que l’accès est plus difficile pour une femme, même dans le milieu culturel. Il y a quand même des décennies, des siècles de tradition.

Daté : Le travail domestique devrait-il être rémunéré ?

C.B. : Je suis opposée à la rémunération du travail domestique par des allocations étatiques. Cela pourrait donner une impulsion pour le maintien des femmes au foyer pour une partie de la population plus défavorisée et ne se justifierait pas pour des femmes entretenant leur villa et organisant des réceptions. D’autre part, une telle rémunération serait certainement inférieure au SMIG et ne valoriserait pas le travail domestique. L’alternative, c’est le partage des tâches entre femmes et hommes et des services à prix abordable pour soulager ces tâches domestiques.

Daté : Vous avez défendu le partenariat entre les couples homosexuels ; quelle est votre position par rapport à l’adoption pour ces couples ?

C.B. : Je suis favorable à l’adoption pour les couples homosexuels. C‘était impossible, dans la loi suisse, de faire passer le PACS et l’adoption en même temps, on aurait tout fait capoter. Donc c’était une question de stratégie. En politique, pour avancer un bout, on ne demande pas la totalité, on travaille par étapes, mais la prochaine étape sera la reconnaissance de l’adoption, mais ce n’est pas évident.

Daté : Quelles relations entretenez-vous avec les réseaux féministes genevois, la fondation Emilie Gourd, l'association Espace Femmes International par exemples ?

C.B. : Je dois dire que jusqu’à présent, mes activités ne m’ont pas laissé beaucoup de place pour participer de surcroît aux milieux féministes genevois, bien que j’ai toujours eu des contacts, mais plutôt des contacts de personnes. Je connais la présidente de la fondation Emilie Gourd et Rina Nissim par exemple. Je soutiens activement l’Inédite, des choses que j’ai pu faire, soit par de l’argent, soit par des contacts personnels, mais je n’ai pas investi là-dedans ces dernières décennies. C’était absolument impossible, entre mes activités parlementaires à Berne, mes activités de présidente d’un syndicat, puis de présidente du parti socialiste suisse : il n’y avait pas la place.

Daté : Avez-vous souffert de discrimination dans vos différentes activités ?

C.B. : Bien sûr ! J’étais la première femme présidente du syndicat de la métallurgie, où ce ne sont que des hommes. Heureusement, il y avait aussi l’horlogerie avec un peu plus de femmes. Même au comité directeur, il n’y avait jamais eu de femmes ! Dans ce syndicat, il n’y avait même jamais eu d’universitaires. C’était vraiment la tradition, on était ouvrier, qualifié, on arrivait petit à petit à la tête du syndicat. J’ai eu une autre trajectoire. Mais vous imaginez bien, les premières négociations avec les patrons, d’abord ils font des remarques :« ah tu as vu, elle est jolie », « elle va jamais y arriver », bon j’avais une ou deux femmes, j‘en ai engagé beaucoup, c’est pour ça que je vous dit que j’ai eu de la peine à en trouver.
Et dans toute ma carrière politique, également, même dans le PS. D’ailleurs je suis entrée au parti socialiste il y a longtemps, après être entrée dans des milieux féministes, le MLF de l’époque, car je me suis rendue compte que pour changer la société, il fallait entrer dans un parti politique. Alors déjà, toute l’extrême gauche ne m’allait pas parce qu’ils étaient trop machistes. La droite ne m’allait pas en raison de mes convictions politiques, et finalement, je me suis dit, je vais rentrer au PS. Parce que c’est là que je pourrai changer quelque chose pour les femmes, et quand même, j’y suis arrivée. Personne au PS, aucun homme au PS n’ose dire que les femmes ne sont pas à leur place, que « maintenant, il y en a trop », on n’ose pas le dire, mais les hommes le pensent encore. Pas tous, bien sûr. Je pense que le parti socialiste, à l’interne et à l’externe, politiquement parlant, a fait beaucoup pour les femmes, mais il faut toujours veiller au grain.
Ce n’est jamais acquis. Est-ce qu’une fois, mais je ne le verrai pas, on pourra dire, voilà, quand la société aura tellement changé, que c’est acquis, peut-être. Mais pour l’instant et dans les années qui viennent, ce n’est pas acquis.

Daté : Mais vous avez de l’espoir ?

C.B. : Oui, j’ai de l’espoir ! Je me dis quand même, ça va changer ! Quand les pères et les mères partageront vraiment le travail, à la maison aussi, et quand il y aura des femmes partout, ça changera. C’est le but quand même, c’est l’objectif de toute ma vie, que ça change, et ça va changer. J’en aurai fait un petit bout, pour que ça change, et puis une fois peut-être il n’y aura plus besoin de lutter, parce que ce sera, pas le paradis, mais presque.

Daté : Quels ont été vos modèles féminins, dans votre jeunesse ou plus récemment ? Et votre relation à vos pairs ?

C.B. : Je viens d’une génération de femmes qui s’est identifiée à Gisèle Halimi, à Benoîte Groult, à des femmes comme ça, qui ont continué toute leur vie, comme moi, et je les connaissais quand j’étais jeune adulte.
Personnellement, j’ai beaucoup d’admiration pour Ségolène Royal, mais dans le fond, je ne sais pas si c’est justifié. Je ne connais pas assez la politique française ; j’étais un petit peu déçue de sa réaction lorsque ce n’était pas elle qui était choisie comme présidente du PS français. Bon, on attend toujours des femmes des choses qu’on n’attendrait pas des hommes, donc je m’en veux aussi d’être déçue, c’est idiot, quoi ! Mais j’ai trouvé qu’elle s ‘était battue avec une stratégie. Et moi je lui trouvais, je trouve encore que c’est une femme avec beaucoup d’aura. C’est quelqu’un, justement, qui aurait permis une identification des femmes. Je trouve que c’est moins le cas avec Martine Aubry, mais peut-être aussi que simplement, je la connais moins. J’ai fait un débat une fois avec Arlette Laguillier, c’était épouvantable. C’était à Genève, il y a dix ans. Elle vient avec un staff de métallos, de gros bras, comme ça, qui sont sa claque aussi et elle raconte tout le temps la même chose. C’est pour ça que j’ai exclu d’entrer dans un parti d’extrême gauche à l ‘époque quand j ‘étais jeune, parce que pour eux, la cause politique était supérieure à la cause des femmes, et ça, je ne peux pas l’admettre. Et c’est le cas chez Arlette Laguillier.

Daté : Que pensez-vous de l’inhumation le 9 mars prochain de Grisélidis Réal au cimetière des Rois ?

C.B. : Je ne trouve pas que cette inhumation est une bonne idée ; c’est le genre de choses qui, en soi, m’indiffère, mais la controverse que ça a suscité, je trouve ça incroyable !
C’était vraiment une grande femme, qui a fait quelque chose de tout à fait étonnant : mettre en avant les problèmes dont on ne parlait pas, donner une dignité aux travailleuses du sexe, défendre leurs conditions de travail. Et l’aspect : donner une dignité, pour moi, c’est très fort, il fallait le faire.
Alors, si cette inhumation au cimetière des Rois a pour objectif de reconnaître ce qu’elle a fait, j’y suis tout à fait favorable, évidemment. Maintenant, je me suis un peu désengagée à Genève, mais j’ai l’impression que les conditions de travail des travailleuses du sexe se sont nettement dégradées. On a pu, à un moment donné, faire quelque chose, je ne dis pas de bien, mais disons d’acceptable. Il y avait quelqu’un qui veillait au grain, comme Grisélidis ; il y avait aussi une immigration différente. On n’a jamais vraiment réussi à régler la question du permis de travail, au niveau fédéral.

Daté : La prostitution : un métier comme un autre ? Quelle politique et attitude adopter, entre impôts et répression ?

C.B. : C’est une question très controversée pendant longtemps. Je crois que la position actuelle est juste. Il manque encore la reconnaissance du statut. Pour moi, c’est un métier comme un autre.

Daté : Que pensez-vous des concours de beauté, miss Suisse, miss Monde, miss SDF en Belgique en 2009 ? N’est-ce pas dégradant pour l’image de la femme ?

C.B. : Pendant très longtemps, ces concours de beauté m’ont indignée. Maintenant, j’hésite un peu : on fait la même chose avec les mecs. Mon indignation, c’est que c’étaient des femmes, et pas des hommes. Maintenant qu’il y a des hommes, je me dis que peut-être, il y a des gens qui ont besoin de ça, c’est une manière de se donner, de se mettre en valeur, il faut travailler, ce n’est peut-être pas si mauvais. Ce n’est pas ma culture, ça ne m ‘intéresse pas, mais je me dis : pourquoi pas ?


 
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