FLASH BACKS — FÉVRIER 2009Un thé avec Adelina — Genève
Lauro Foletti, le 10 février 2009Curatrice émérite, Adelina von Fürstenberg partage son temps entre Milan, Genève et Bruxelles et mène l'association "Art For The World" depuis 1996 : une ONG à but non lucratif déterminée à défendre les droits de l'homme, et ceux de l'art. Son dernier projet en date, le dvd "Stories on Human Rights", a été réalisé en partenariat avec l'ONU, un de ses interlocuteurs privilégiés.
Fondatrice du Centre d'Art Contemporain Genève et directrice de 1974 à 1990, Adelina von Fürstenberg revient sur les premières années de l'institution et les principaux épisodes autour de sa création.
A L'ORIGINE
Ce qui est pionnier ne se crée pas d'une manière institutionnelle mais repose sur un idéal et une initiative personnelle, portées au préalable par aucune organisation bureaucratique. Ce qui est pionnier, soit a une vie brève, soit résiste et devient alors, tôt ou tard, bureaucratique : les premiers pionniers, quand ils sont allés au Far West, sont arrivés avec des chariots, individuellement, et n'ont pas créé de gouvernement avant d'avoir conquis le territoire.
Dans le cas de Genève, c'était à l'origine mon initiative personnelle, en inventant le nom de "Centre d'art" qui n'existait ailleurs que sous le nom de "Kunsthalle", d'une manière totalement spontanée pendant que j'étudiais science po à l'Université. J'étais allée à Kassel à la Dokumenta d'Harald Szeemann qui m'avait fortement impressionnée ; j'avais eu d'autre part une éducation artistique par ma mère, qui m'avait rendue sensible à l'art. La Dokumenta m'avait tellement impressionnée qu'encore aujourd'hui je pourrais la décrire salle par salle.
C'était une époque très riche pour l'art, avec des tendances très affirmées notamment du côté de l'art conceptuel, qui permettait d'attaquer le cadre plus que le contenu. Tout était possible à cette époque-là. Je fréquentais aussi le Stedjlik Museum à Amsterdam qui montrait des artistes comme Markus Raetz ou Claes Oldenbourg, et j'étais également au Tessin où vivait tout un groupe d'artistes, entre autres Dieter Roth et Meret Oppenheim. C'était un terrain très fertile et ouvert, et les jeunes à l'époque étaient extrêmement bien intégrés aux générations plus âgées, ce qui m'a permis de saisir ici et là et d'absorber les choses.
CITE UNIVERSITAIRE, SALLE PATINO
A l'époque le sous-sol de la Cité Universitaire, la salle Patino, était vide et j'ai proposé de reprendre cet endroit pour en faire un lieu d'art. Comme personne ne s'intéressait à cet endroit, la Fondation Patino me l'a attribué avec une enveloppe annuelle de 13'000 francs suisses. Les années 74-77 ont été un moment extraordinaire : j'avais carte blanche et j'ai pu faire les choses qui m'intéressaient le plus au monde.
J'ai pu apprendre en faisant, et plus j'apprenais plus j'avançais, sur la base d'une intuition très forte et d'une vision qui m'ont permis tout de suite de travailler avec Luciano Fabro, avec Janos Urban le vidéaste, puis avec Boltanski et avec John Armleder sur un projet de poésie concrète et visuelle dont je retrouve des échos aujourd'hui au Brésil.
Surplombant la salle Patino, la Cité Universitaire disposait d'un auditoire où j'ai pu organiser des conférences, des performances et des concerts. C'était une époque où les artistes n'étaient pas encore liés au marché et leur travaux variaient de la performance à la musique : il y avait une grande liberté de choix d'expressions artistiques. J'ai donc invité l'avant-garde newyorkaise de ces années-là Phillp Glass, Laurie Anderson, John Cage, Robert Wilson, de très grands artistes qui sont venus présenter leur travail à Genève auprès d'un très petit public d'une cinquantaine de personnes, un groupe de gens vraiment passionnés d'art et qui suivaient de près les activités du Centre.
Ce public a constitué le premier noyau et a permis à toute une scène de se créer et de s'affirmer, nous nous sommes vus constamment, avons travaillé ensemble, sortions ensemble : il y avait le Groupe Ecart, la galerie Gaëtan à Carouge, Chérif Defraoui à l'Ecole des beaux-arts, Andata Ritorno, Malika Malacorda, etc, sans intérêt politique ou du marché qui plus tard d'une part ont renforcé l'art, mais de l'autre l'ont aussi beaucoup pollué, comme partout dans le monde, d'ailleurs.
J'ai présenté également de la photographie, dont à l'époque personne ne parlait, et de la danse avec Trisha Brown. Les locaux de la Cité Universitaire m'ont ouvert à de très nombreux horizons, notamment à travers l'art conceptuel que j'ai appris à mieux comprendre en voyant directement les artistes monter leur travail.
RUE PLANTAMOUR, RUE D'ITALIE
J'ai souhaité quitter, à la longue, les sous-sol de la Cité Universitaire et j'ai emménagé temporairement à la rue Plantamour, sur l'invitation de John Armleder qui y possédait un local. Puis je suis allée parler avec la Migros, qui à l'époque avait ouvert un énorme centre d'art à Zürich (aujourd'hui la fondation Krebs dont la collection se trouve à Schaffouse), dans un esprit proche du centre de Genève, je leur ai demandé de l'aide. La Migros possédait un grand bâtiment vide à la rue d'Italie et nous l'a donné pour un temps, tout en couvrant les frais d'entretien : c'était évidemment un énorme pas pour nous.
A ce moment-là il a fallu, pour des raisons financières, créer une association, en veillant à ce que soient représentés les différents partis politiques de Genève, les radicaux, les libéraux, les socialistes, les démocrates-chrétiens, avec quelques banquiers dont Pierre Mirabeau. Manuel Tornare nous a rejoint, puis le libéral Gagnebin, le radical Monney, des jeunes politiciens que j'avais rencontré à la Cité Universitaire. Et des dames et messieurs chic, attirés par notre succès croissant. Tous cherchaient quelque chose pour lequel s'investir, et nos activités avaient déjà fait parler beaucoup de nous.
J'y ai organisé la grande expo Andy Warhol/Joseph Beuys qui a donné une grosse visibilité au Centre d'Art ; Andy Warhol est venu en personne, et ce n'était plus dans un cadre privé et mondain mais vraiment public. Ce bâtiment de la rue d'Italie nous permettait de bien présenter l'art contemporain. Les dons et les subventions que nous recevions ne nous permettaient pas de bien nous payer, mais nous faisions les choses par passion, gratuitement, du matin au soir. C'était une autre manière de penser et de voir, que la plus part des gens comprennent difficilement, mais qu'ils comprendront peut-être mieux en ce temps de crise économique. Cette époque pionière du Centre d'art a été, à là fois, de crise économique permanante, car, peu de gens investissaient sur nous, c'était trop nouveau, mais en même temps, unique et d'une extrême richesse créative.
Dans les années 80, l'art conceptuel s'était un peu "calmé" et c'était le retour à la peinture. J'ai donc pu présenter en 81-82 de la peinture allemande, américaine et suisse avec entre autres Armleder, Federle, Diesler. Si tu veux, tout cela a été pour moi un exercice d'apprentissage : n'ayant jamais travaillé avec, j'exposais la peinture pour apprendre la peinture. Il y a toujours eu cette caractéristique dans ma manière de travailler. Si je n'apprends pas, je n'agis pas.
Quand le Centre est devenu une association, nous avons été obligé de structurer nos idées et la philosophie du Centre a commencé à apparaître, à se définir. Il nous fallait canaliser nos activités : un Centre d'art devait être un lieu où tout était permis, où il était possible de tout présenter, un lieu d'éducation, de pédagogie, de réflexion, pour voir des choses nouvelles. Dans ces années-là j'ai mené une série de conférences sur ce qu'était un Centre d'art, et c'est alors que le grand conflit a commencé entre "musée" et "Centre d'art", qui n'a pas cessé depuis.
C'est à cette époque aussi que Jack Lang créait sous le gouvernement de Mitterrand les premiers Centres d'Art et les Fracs. Nous avons reçu tout un groupe de jeunes directeurs envoyés par le ministère, qui venaient à Genève connaître notre exemple pour s'en inspirer et le dépasser.
ANCIEN PALAIS DES EXPOSITIONS
Les locaux de la rue d'Italie nous ayant été attribués temporairement, nous nous sommes mis à nouveau à la recherche d'espaces. Les politiques du comité ont joué à ce moment-là un rôle incroyable en réussissant à nous amener à l'Ancien Palais des expositions à Plainpalais (aujourd'hui le nouveau batiment de l'Unversité). C'était un espace impressionnant, le premier du genre pour l'art contemporain en Europe. Un vrai lieu public pour l'art contemporain, avec une grande biliothèque, une salle video, des salles d'espositions et de performances. A sa première inauguration, par les oeuvres de l'artiste Rebecca Horn, ont participé beaucoup de personnalités suisses et étragères, je me rappelle par exemple de Cleas Oldenburg...
Parallèlement à cette reconnaissance publique du Centre d'art, diminuée en partie par la contribution de la Ville de Genève d'un tout petit budget annuel de Fr. 50'000, René Emmenegger, alors Conseiller administratif chargé des Beaux-Arts, sur le modèle du Centre d'art, crée et subventionne une nouvelle institution, les Halles de l'Ile, qui donne à diriger à Renate Cornu.
Sans nous décourager, avec ce petit budget, nous avons continué à monter des projets importants, notamment avec les Activités culturelles de l'Université un colloque sur la création et la créativité, ou encore en 1984 l'anniversaire des 10 ans du Centre, auquel tout le monde de l'art est venu de partout. S'ensuit une série de catastrophes épouvantables, à commencer par la grêle qui a complètement détruit la verrière de l'Ancien Palais des expositions.
LE PALAIS WILSON
Nous nous sommes à nouveau retrouvés sans toit. Mais comme nous étions dans une position de force qualitativement, on nous a attribué une partie du Palais Wilson. Un endroit magnifique dont nous avons pu occuper le rez-de-chaussée et le jardin.
A la mi-80, notre public avait changé et l'art contemporain commençait à être à la mode ; nous étions entourés de collectionneurs et de nombreux artistes. C'est alors que nous avons eu la visite de Giuseppe Panza di Biumo, un des plus grands collectionneurs au monde d'art minimal et conceptuel, qui cherchait à l'époque des lieux à qui confier sa collection ; en voyant le Palais Wilson, il est tombé sous le charme du lieu et s'est proposé pour offrir sa collection et fonder un musée.
Je vais voir un des membres du Conseil administratif de la Ville de Genève et évoque la possibilité de transformer une partie du Palais Wilson en musée d'art contemporain avec la donation de Panza di Biumo, tout en gardant l'autre partie pour le Centre ; on me répond que ce n'était pas dans les priorités de la Ville et qu'on n'entrerait pas en matière. Je pars en vacances d'été ; quelques jours plus tard, le 1 août, le Palais Wilson avait brûlé. Le bruit avait couru dans la presse que des traces de pétrole avaient été découvertes dans ses sous-sols.
Panza di Biumo a donné finalement sa collection à Los Angeles et à Beaubourg.
ONU
Suite à l'incendie du Palais Wilson, qui a représenté pour nous une perte et une chute terribles, une amie journaliste accréditée aux Nations-Unies m'a pris par la main et m'a présenté au directeur général, qui nous a ouvert les portes de l'ONU en nous permettant d'y organiser les expositions que nous avions programmé.
Il y avait en dépôt, quand le Palais Wilson a brûlé, l'oeuvre de Daniel Liebeskind, le grand architecte, qui avait fait l'objet du grand prix de la Biennale de Venise. Cette oeuvre ayant disparu dans l'incendie, Daniel Liebeskind a réalisé une nouvelle pièce pour le cadre de la Salle des Pas Perdus du BIT, financée par le président du Centre d'art : "Line Of Fire", une pièce majeure qui servira de maquette 1/1, par la suite, pour le projet du Musée de l'Holocauste à Berlin. Cette maquette, d'une grande valeur aujourd'hui, se trouve encore dans les dépôts du Centre d'art.
SIP, VIEUX-GRENADIERS
Après avoir organisé des expositions dans les divers lieux de l'ONU, nous avions acquis un certain prestige en ville de Genève et il était devenu difficile d'ignorer une organisation comme la notre. C'est ainsi qu'on nous a proposé de nouveaux locaux, qui intéressaient également l'association des amis du musée d'art moderne (AMAM), et que le Centre a emménagé à la SIP avec le Mamco.
C'est à ce moment charnière que j'ai été nommée au Magasin de Grenoble et que la direction du Centre à été confiée à Paolo Colombo. Colombo a principalement travaillé et renforcé la structure de l'association qui était encore fragile, dans une ligne plus solide, en s'adressant à un public d'élite capable de soutenir les activités d'une manière constante. Il a aussi continué dans cette lignée d'avant-garde qui avait caractérisé le Centre d'art pendant des années, en présentant au public genevois des artistes jeunes qui très vite on montré leur grande valeur sur la scène internationale.
www.art-for-the-world.com
www.centre.ch
* Adelina von Fürstenberg et Michelangelo Pistoletto, Ancien Palais des Expositions, Genève 1984
CENTRE D'ART CONTEMPORAIN
10, rue des Vieux-Grenadiers
CH - 1205 Genève
Ma-Di: 11-18.00
T. +41 22 329 18 42
http://www.centre.ch