LECTURES — MARS/AVRIL 2010
Les Editions Markus Haller ou l’anti Bouvard et Pécuchet
Laure Mi Hyun Croset, 26 février 2010
Les éditions Markus Haller, nouvellement nées et déjà très actives, pourfendent les idées reçues.
Leur directeur, Markus Haller, est passionné par les livres. Il a commencé par être un fervent lecteur, puis a suivi une formation de libraire et, après avoir rédigé une thèse de doctorat en philosophie, a enfin réalisé son rêve depuis peu : il est devenu éditeur.
Conscient que l’édition de bons livres est un des piliers de notre culture moderne, Markus Haller pense qu’en promouvant la voix de leurs auteurs, les éditeurs permettent aux lecteurs de faire les expériences esthétiques et intellectuelles qui dépassent le vécu quotidien. Il s’agit surtout pour lui d’aiguiser l’intellect des lecteurs et d’affiner leurs sentiments. Ces voix nous permettent, contrairement à l’avalanche des nouvelles d’actualité, de nous connaître et de comprendre la société et le monde que nous habitons.
Il a choisi comme domaine la traduction. Il propose ainsi des ouvrages novateurs qui reflètent l’état actuel de la recherche, tout en étant accessibles aux non spécialistes. Il sélectionne des textes qui puissent provoquer le débat et défier les idées reçues.
Polyglotte, Markus Haller peut garder, grâce à sa capacité à lire dans plusieurs langues, une certaine distance vis-à-vis des modes et déjouer certains préjugés intellectuels liés aux différentes cultures nationales. A la fois sérieux, il lit quantité de revues et parcourt les librairies anglophones, il se montre aussi sensible, il se laisse guider par sa propre curiosité intellectuelle et écoute les recommandations de ses amis.
Les noms de ses collections donnent une bonne idée de la diversité de cette maison d’édition : inférences, condition humaine, échanges, modus vivendi et ficta et facta. Néanmoins tous les ouvrages publiés ont comme point commun, non négligeable, qu’ils prolongent tous la tradition critique que nous avons héritée des Lumières.
Ses traductions de textes écrits par des sommités abordent les thèmes aussi divers et passionnants que l’idéal de justice, l’auto-justification systématique face à un acte stupide ou nuisible que l’on a commis, les défis et les défauts de démocratie, l’histoire de l’antisémitisme ou encore les vertus du désir sexuel.
Le cru 2010 est excellent. On pourra y découvrir ce qui pousse les gens à dépenser des fortunes pour des objets de luxe, y examiner la relation entre nos habitudes de consommateurs et le bonheur. Il sera aussi possible de comprendre comment, alors que la théorie de l’évolution suggère que nous ne sommes pas naturellement disposés à faire confiance aux étrangers, nous en sommes venus à confier notre vie aux pilotes d’avion, à voir notre revenu assuré par des personnes que nous ne connaissons pas et à manger au restaurant sans craindre une intoxication. On saura comment la référence à la démocratie est devenue incontournable pour légitimer l’autorité politique dans le monde contemporain. Une très intéressante histoire de l’antisémitisme permettra également de saisir pourquoi le peuple juif est depuis 2000 ans la cible de tant de haine et de suspicion.
Malgré l’excellence de ses choix et de son travail, Markus Haller rencontre des difficultés à financer les traductions, car pour les textes de qualité à faible tirage, les recettes de la vente ne suffisent pas pour payer les coûts des traductions. En effet, beaucoup de mécènes culturels ne subventionnent que les traductions d’une langue nationale dans une autre et ne sont guère habitués à soutenir des auteurs étrangers, même s’ils soulèvent des questions qui nous concernent en tant que membres de la culture occidentale. L’éditeur se désole de rencontrer cette fermeture d’esprit en Suisse, un pays qui, par son économie, ses organisations internationales et ses instituts de recherche, professe une orientation internationale. Sa maison est menacée par le manque de fonds et ce malgré les retours positifs de la presse. On est en droit de se poser une question : sommes-nous vraiment condamnés à ne trouver sur les rayonnages des librairies que des livres d’auteurs qui sévissent dans le domaine de la pensée toute faite ?
Les titres des différents ouvrages mentionnés se trouvent sur le site :
www.markushaller.com