ENSEIGNES — JUILLET/AOÛT 2009Un vrai conte de fées — Bern
Sophia Bulliard, 12 juillet 2009
Cet après-midi de mai à Bern, sur la grand-place, une douzaine de personnes avec une banderole « Merci Bern ! » défilent dans la capitale suisse, sous les regards bienveillants des commerçants et des badauds. A-t-on jamais vu citoyens manifester leur gratitude de manière si bon enfant ? De quoi s’agit-il ?
Les artistes du lieu-dit "Progr", avec l’accord du Parlement et des Bernois et après de nombreuses péripéties, rachètent un bâtiment en plein centre de Bern. Des artistes propriétaires ? Explications.
CHRONOLOGIE
En 2004, la Ville de Bern se retrouve avec un collège désaffecté sur les bras, le Progymnasium, situé en plein centre-ville, à côté de la police cantonale sur la Waisenhausplatz, vers la gare et le Kunstmuseum. Des travaux de rénovation ou de réaffectation coûteraient cher: c’est une ancienne école avec une cour intérieure, des salles de classe et de spectacles, un gymnase (avec terrain de basket, anneaux et paliers). Ces travaux se révèleraient compliqués : le bâtiment, qui date de 1885, est classé monument historique. Laisser ces locaux inoccupés s’avèrerait périlleux au vu des risques de décrépitude ou d’occupation par la scène alternative bernoise : la Reitschule n’est pas loin, sorte d’Artamis bernois. La Ville les loue alors à des artistes choisis sur dossiers, qui paient un loyer annuel total de 650 000 CHF, loyer plus que symbolique. Dès lors, le lieu rebaptisé Progr (tout un programme) devient une véritable scène culturelle : ateliers d’artistes, de graphistes, de musiciens comme Electric Blanket ou le fameux orchestre de chambre Camerata Bern, des compagnies de théâtre et de danse, le ciné-club du Kunstmuseum, des lieux d’exposition… Aula, le théâtre du lieu, abrite des cours de tango et le festival de courts-métrages Schnit.
Au total, 150 créatifs se côtoient sur quelques 5000 m2, tous domaines et styles confondus. Le gymnase devient la Turnhalle, un café avec une programmation musicale. Même si Bern, étrange et minuscule capitale, est dotée d’une école des beaux-arts, peu de créatifs restent après les études au vu du peu de structures culturelles, délaissées au détriment des musées et institutions : Kunstmuseum, Kunsthalle, centre Paul Klee...
Au printemps 2007, la Ville lance un appel d’offres pour la reprise du bâtiment. En mai 2008, c’est une société d’investissements zurichoise, Allreal, qui est annoncé repreneur de Progr, pour la somme dérisoire de 2,4 millions de francs. Son projet est de faire du lieu un complexe médical avec un centre de santé et de remise en forme, des cabinets spécialisés et des pharmacies.
Un des locataires de Progr, Peter Aerschmann lit stupéfait ces informations dans les medias locaux. Progr devient son cheval de bataille. Trouver 2,4 millions pour racheter la bâtisse, oui, cela semble possible ! Artiste vidéaste reconnu sur la scène européenne et internationale (il est représenté par deux importantes galeries, l’une à Paris, l’autre a Bern), Peter s’empare de la cause Progr. Personne à Progr n’avait envisagé de racheter le bâtiment à la Ville, tout simplement parce qu’on ne le savait pas en vente, et surtout pas pour la modique somme de 2,4 millions ! Vu son emplacement et sa superficie, il aurait pu coûter dans les 15 millions de francs… D’un coup, imaginer le bâtiment racheté pour une bouchée de pain, qui plus est par un groupe d’investisseurs zurichois, c’était un peu fort !
D’où la création d’un contre-projet, déposé à la va-vite auprès du Parlement bernois : les Progériens se réunissent sous la bannière Proprogr, avec un projet de lieu culturel. Il s’agit alors de convaincre : les parlementaires, les banques, les medias et la population, qui doit décider au dernier ressort du sort de la maison.
FAIRE CAMPAGNE
Tout s’est déroulé par étapes : un mois pour trouver les 12 millions de francs nécessaires au rachat et aux travaux, un mois pour convaincre les 80 parlementaires (Peter pense les avoir tous vus, un par un !), un mois pour travailler et peaufiner le concept du projet, un mois pour impliquer les medias et aller à la rencontre de la population.
Peter a été le fer de lance de toutes ces opérations. Séduisant, charismatique, méthodique, il avait la chance d’avoir une bonne situation financière à ce moment-là, ce qui lui a permis de travailler bénévolement à la cause Progr durant six mois, au moment crucial, dès l’automne 2008 : « il fallait se battre, ou déménager ! », dit-il.
Il a donc sollicité les institutions culturelles, les collectionneurs ; il a fait jouer son réseau, notamment dans le milieu de l’art. D’ailleurs tout le monde à Progr s’est impliqué, chacun à son niveau. Certains collectionneurs ont apporté une aide précieuse par leurs conseils et ont joué les intermédiaires avec les banques. Certains avocats, architectes et financiers se sont impliqués gratuitement dans la démarche de Progr, en offrant leurs compétences.
Deux personnes sont engagées pour la campagne : Sara B. Weingart, scénographe (« si tu as besoin d’un zèbre pour un tournage, elle te le trouve dans la demi-heure qui suit ! », dit Peter d’elle), et Mike Bucher, l’organisateur du festival de courts-métrages Shnit. Il ne faut pas lésiner sur les moyens et les compétences face à un enjeu d’une telle importance.
Mettre tous les réseaux en commun a donné de la force et de l’ampleur au projet. Une des toutes premières initiatives a été de photographier une centaine de personnes, locataires ou sympathisants de Progr : donner un visage, des visages, à ce lieu culturel. Dans cette campagne comme dans toute autre, tous les arguments sont bons, les slogans se doivent d’être percutants : « Culture ou médecine ? », « Bäärn oder Züüüri ? » Progr a ainsi joué sur la fibre bernoise protectionniste, dans l’ombre du grand voisin zurichois. La propagande de Progr s’est avérée redoutable d’efficacité, d’abord dans son logo, créé par le fameux bureau de graphisme Buro Destruct : une cible à deux couleurs. Les anti Progr ont tenté la confusion en utilisant les mêmes couleurs et police pour leur propre propagande ! Les arguments anti sont démontés patiemment un par un ; en outre, il y a un réel attachement sentimental des Bernois à ce bâtiment : les aînés sont passés sur les bancs de cette ancienne école, elle fait partie du paysage urbain bernois au même titre que le Parlement ou la Fosse aux Ours.
Et le succès éclate : après l’accord du Parlement le 5 mars 2009, les Bernois votent oui au projet Progr comme centre culturel à 66% le 17 mai 2009 ! Un large oui, qui assied la légitimité du lieu et de ses différents acteurs.
STATUT
Conscient de la récupération commerciale des divers espaces culturels européens, Peter Aerschmann a insisté pour que Progr se constitue en fondation. Citons la Brotfabrik à Berlin, lieu culturel d’avant-garde dans les années 90, devenu très commercial, un genre de Pathé de l’alternatif. Idem pour Diagonale à Montpellier, petit cinéma d’art et essais devenu multiplexe. Toute fondation implique un cadre juridique voire éthique bien particulier, statut qui est difficile et compliqué de modifier, barrage contre les requins de la culture. Peter en est devenu naturellement le président.
LE MODÈLE PROGR EST-IL EXPORTABLE ?
On peut dire qu’un ensemble de conjonctures particulières a joué en faveur du projet Progr. Il est loin des modèles connus de la culture alternative, d’abord par le fait qu’il n’a jamais été occupé illégalement, tel Artamis ou Rhino à Genève : en quatre ans, ses locataires ont versé 2,6 millions de francs à la ville propriétaire.
Même si Progr entretient des relations avec la Reitshalle, il n’est pas clairement politisé, même s’il a tiré parti de la couleur politique rose-vert du conseil municipal bernois.
Quelques artistes à Progr sont reconnus par le circuit officiel et le marché de l’art ; leurs réseaux ont joué un rôle important dans la campagne.
L’aspect pluridisciplinaire a permis de rallier différents domaines (arts plastiques, arts vivants, musique, cinéma) et différents clochers.
Un professionnalisme « à l’allemande » a été capital dans le modus operandi : engager les bonnes personnes, au bon moment, comme une entreprise ; impliquer les medias, inviter les journalistes. La mixité culturel/commercial (des espaces sont loués à des micro entreprises, des graphistes par exemple) a concouru à faire de Progr un lieu d’activités jugé non élitiste.
L’implication et l’engagement de Peter a été décisive.
Le modèle le plus proche de Progr serait le Bethanien, à Berlin : un centre culturel avec ateliers, bar, concerts. Typiquement, il reste à développer de solides réseaux entre des lieux culturels similaires, de sorte à effectuer des échanges d’ateliers pour quelques mois.
Après les BOBOs (BOurgeois-BOhème), les NONOs (NéO-Nomades) ?
ÉPILOGUE
Sur la terrasse paisible et ombragée de la Turnhalle, où l’on rencontre autant un parlementaire qu’une étudiante ou une famille, je crois reconnaître Urs Lüthi. Mais non, en fait il s’agit de Norbert Klassen, le célèbre comédien et metteur en scène allemand installé à Bern, fondateur de diverses compagnies et collectifs (Black Market). Et ce quelque chose en lui de duchampien ? Ah oui, son tatouage d’une étoile noire à cinq branches sur le sommet du crâne.
Longue vie à Progr !
progr.ch