APT, the Artistic Place To be Benoît Billotte, 19 janvier 2010
APT ou Artist Pension Trust fait actuellement l'objet d'une attention particulière au sein du milieu artistique. Objet de l'article
In Art we Trust de Tristan Trémeau dans le gratuit
L'art Même n°43, il fut repris dans l'enquête
Spéculation/APT: le fonds qui valait 3 milliards rédigée par Etienne Gatti pour la revue
Particules n°26. Sur le net, via des blogs spécialisés et autres sites de discussions (le blog Le Monde.Fr
La Peau de l'Ours de Philippe Rillon ou celui
Amateur d'Art par Lunettes Rouges), les réactions ne se sont pas fait attendre. Il faut dire que le monde de l'art en rêvait et ils l'ont fait. Un fond de pension pour artiste !
Dans un contexte de post-crise financière internationale, APT semblait revêtir les formes d'un projet tout aussi absurde qu'utopique. A la limite du buzz, il ne manquait pas de rappeler le projet satyrique PONZI's de Société Réaliste, société fictive appliquant à l'économie de l'art une chaîne financière pyramidale ou la chaîne de Ponzi, à la mode Bernard Madoff. Ce fond de pension s'avère pourtant bien réel.
Créée en 2004 à l'initiative de Motti Shniberg, entrepreneur israélien de 32 ans, rejoint par l'économiste Dan Galai et David A.Ross, ancien directeur du Whitney Museum, l'APT est "une (petite) entreprise qui ne connaît pas la crise". Répartie à travers le monde sous la forme de huit trusts géographiques (New York, Los Angeles, Londres, Berlin, Mexico, Dubaï, Pékin, Mumbaï), cette firme se présente comme un réseau mondial comptant à l'heure actuelle plus de 1 000 artistes avec plus d'une centaine de curateurs, et ce n'est que le début. Cet holding, basé aux îles Vierges Britanniques, se donne pour objectif de rassembler en vingt ans une collection de 60 000 oeuvres signées par 3 000 artistes. Sa logique est d'affilier des artistes en milieu de carrière ou émergents ayant une cote marchande au minimum prometteuse. Au lieu de cotiser en versant de l'argent, ils doivent déposer vingt oeuvres sur vingt ans au fond de collection de l'APT. Restant propriétaires de ces pièces, les artistes en question octroient à la firme une option exclusive de vente durant la totalité du contrat. L'oeuvre d'art devient une action au sens spéculatif que l'APT cherche à valoriser au maximum tout en certifiant un processus de vente des plus rentables. Un comité décisionnel, APT Advisory Board (John Baldessari, Rirkrit Tiravanija, Hans Ulrich Obrist), est mandaté pour assurer le bon déroulement de ce trust.
Lors de chaque vente, une partie est reversée à l'artiste, à raison de 40% hors commissions; 32% de la somme entre directement dans le trust géographique auquel appartient l'artiste pour être redistribué entre les autres membres, proportionnellement au nombre d'oeuvres que chacun a déjà déposé au fond. Les 28% restant servent à couvrir les frais de fonctionnement de l'APT. Ce fonctionnement non altruiste mais avant tout communautaire pourrait se présenter comme une réponse à la précarité ou plutôt à l'instabilité de la profession d'artiste. Il serait toutefois naïf de croire en un mutualisme total. N'est pas artiste de l'APT qui veut. Les conditions d'éligibilité à la communauté sont très spécifiques. Chaque nouveau venu (Claire Fontaine, Philippe Parreno, Saâdane Afif, Pierre Bismuth, Urs Fischer, Liam Gillick, Josh Smith... ) est introduit par le biais d'un curateur (Dan Cameron, Florence Derieux, Peter Nagy, Alexis Vaillant), membre du
Curatorial Committe de l'APT. Sa fonction majeure est de prospecter pour démarcher des artistes bankables qui viendront alimenter le capital, le tableau de chasse artistique du trust. Comme tout travail mérite salaire, ces chasseurs de tête sont rémunérés au prorata du nombre de contrats signés. Outre cette sélection drastique, ils sont mandatés afin d'assurer ou favoriser la notoriété de tout artiste entrant. Ils doivent mettre au service du fond leur réseau et travailler avant tout avec des artistes estampillés APT en les programmant dans leurs expositions ou en écrivant sur leur travail. L'horizon de prospection et de diffusion dans le champ artistique présente alors le risque de se réduire à un vivier défini comme rentable et uniquement alimenté par l'APT.
Le réseau de ce fond de pension atteste d'une efficacité redoutable. Destiné avant tout aux artistes, il s'adresse également aux curateurs, aux critiques, aux marchands et aux collectionneurs. Il développe un panel de services : l'APT Curatorial propose des expositions clef en main construites sur sa propre collection pour des institutions comme le
Today Art Museum à Beijing ou l'
Art Center de New Orleans, l'APT Intelligence conseille des investisseurs sur le choix de leurs achats, l'APT Insight complété de MutualArt.com (filiale de l'APT) offre une information ciblée sur les tendances et autres spots du marché de l'art contemporain. Assurant une omniprésence dans les différentes sphères du monde artistique, l'APT s'offre un panel d'outils pour valoriser les oeuvres ou artistes de son fond et de facto pour orienter sciemment le marché en sa faveur. Une telle "confluence d'intérêt" dans un souci de rentabilité n'a jamais été aussi clairement exprimée. Par son fonctionnement, l'APT témoigne et explicite des pratiques courantes. Il est clair que l'importance du réseau dans le champ de l'art contemporain n'est pas nouveau et que son indépendance reste toute relative.
De telles relations entre les institutions, le marché et les artistes existent depuis longtemps à des échelles différentes. Des expositions sont montées de concert avec des galeries pour mieux favoriser la diffusion et la vente d'artistes. Des collectionneurs mettent en dépôt dans des musées une partie de leurs oeuvres pour en créditer ou en accroître la valeur marchande. La cote de certains artistes se voit multipliée à la suite de ventes aux enchères dont ils ont eux-mêmes fait flamber les prix. L'interconnexion et l'effet cooptatif, dans le champ de l'art contemporain, est inévitable et voire même productif à partir du moment qu'il ne devient pas systématique. Avec l'APT, la notion de réseau devient totale et pousse à l'efficacité économique la plus accrue. Toute initiative non mercantile ou simple choix personnel critique en faveur d'une oeuvre ou d'un artiste semble être compromis. Assurer la visibilité, la reconnaissance et la rentabilité de ce fond doivent être les mots d'ordre de tous les membres de l'ATP.
Entre indépendance et réseau, tout n'est qu'une question d'éthique. Les motivations de ce fond sont simples et se résument en un point: l'argent. L'APT est avant tout un projet économique, fondé par des investisseurs non philanthropes et externes au domaine de l'art contemporain. Au travers d'un plan d'action de courte durée, 20 ans, ils projettent un retour sur investissement à moyen terme. L'art y est considéré comme un produit financier comme les autres, qui peut rapporter des dividendes rapidement et ce indépendamment de tout jugement esthétique. Par une information spéculative couplée à une monétisation du réseau et du travail des curateurs, ce fond de pension fabrique de la valeur financière en faveur des oeuvres de sa collection. Un tel positionnement n'est pas étonnant vis-à-vis de spéculateurs professionnels; ce qui surprend c'est l'engagement univoque des différents acteurs de l'art contemporain: artistes, curateurs, collectionneurs en vers ce marché financier globalisé de l'art.
Où résident les motivations à faire partie et à oeuvrer pour ce fond? L'APT ne présente aucune ligne de conduite en faveur de l'art contemporain. Sous le couvert d'une coopérative pour artistes de première ordre sur le marché, elle prétend soutenir les "actifs" de l'art. Son seul apport se limite à leur garantir durant le temps du contrat une pension après avoir assuré celle de ses investisseurs qui restent par ailleurs totalement inconnus aux participants de l'APT. Elle ne favorise en rien le champ de l'art contemporain, ni dans son développement, ni même dans sa diversité. L'artiste est considéré comme une mise dont le travail, au sens de recherche et de création, n'est que secondaire. Les curateurs ne sont pas en reste, ils ne trouveront guère d'échos à leur positionnement ou aux idées qu'ils défendent au sein de ce trust. On ne leur offre aucun conseil sur leur condition sociale ou fiscale, ni sur leur régime de sécurité sociale et encore moins sur les formes de contrats de travail possibles. L'APT est un projet initié par des personnes externes au monde de l'art, qui ne connaissent pas ses besoins concrets et ne souhaitent pas s'en préoccuper. A se demander pourquoi une telle initiative n'est pas née d'un groupe d'acteurs de l'art contemporain.
L'APT est loin de rapporter tous les suffrages, certains artistes ou curateurs qu'elle a approchés ont décliné son invitation; la distance critique reste encore présente dans l'art. L'assurance financière n'excuse pas tout et encore moins l'APT; à croire que la politique de décroissance pointerait son nez aussi dans la création contemporaine.
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