VISITES — DÉC. 2009 / JANVIER 2010En chantier — Annecy
Benoît Billotte, 6 décembre 2009En cette période si souvent qualifiée de crise, les chantiers urbains semblent ne s'être jamais si bien portés. Quand le bâtiment va, tout va. La plupart des villes, dans une dynamique de soutien économique, engagent des travaux sur l'ensemble de leur territoire. De la réfection d'un bâtiment public au pavement de rue, en passant par la construction de nouveaux axes de circulation, le chantier devient le paysage actuel par excellence. La sphère culturelle n'est pas en reste et certains s'en amusent.
Une exposition aussi bien en chantier que de chantier est ainsi proposée au Musée-Château d'Annecy. Un échafaudage de plus d'une soixantaine d'artistes y est monté pour rendre compte de la création artistique, de son mode de conception et de réalisation. Sous le schème de la transformation perpétuelle de ce qui existe ou de ce qui a existé, la question du devenir et de l'avenir martèle les murs.
Favorisant le télescopage et le jeu de strates, l'exposition Poétique du chantier joue des échos et parfois même des champs polyphoniques. Sans se cantonner à un genre ni à une époque, les analogies de formes et de sens se multiplient pour mieux baliser la déambulation (de la Tour de Babel à Ground Zero, titre de l'une des quatre thématiques de l'exposition). N'oublions pas que le port du casque reste obligatoire et que la signalétique informe des dangers possibles. Des dissonances légères se plaisent à nous rappeler les désagréments du chantier; des assemblages parfois anachroniques se construisent au sein du Musée-Château, cadre enchanteur trop souvent perçu comme figé. Une volonté de transdisciplinarité décloisonne l'objet du chantier et questionne aussi bien les formes ou non formes qu'il peut mettre en oeuvre.
Au travers d'espaces, dits transitoires, codifiés par les outils d'un chantier aussi bien urbain qu'artistique, un panel de mouvements suspendus de construction ou de déconstruction est offert au regard. Du balayage mécanique à l'observation assidue, les pièces proposées savent remettre à jour les restes voire les fondements d'une histoire, d'une mémoire qui peut être collective, subjective ou encore individuelle. Le chantier peut alors être appréhender aussi bien sous un angle domestique, utopique, politique, historique ou temporel (en work in progress).
Poétique du Chantier prend une échelle imposante tant par son aspect prospectif que par sa pluralité de formes. L'exposition investit différents espaces du Musée-Château et du Palais de l'Ile, salles d'exposition permanentes et temporaires; elle complète son programme par un panel d'événements disséminés dans d'autres espaces spécifiques de la ville d'Annecy (exposition à la bibliothèque Bonlieu et à l'Artothèque, cycle de projections avec l'association Imagespassages, installation temporaire place du château par l'École d’Art d’Annecy...). À noter qu'en janvier 2010, un numéro de la revue Ligeia, dossiers sur l'art, sera consacré à Poétique du Chantier et complétera la réflexion menée par les deux commissaires de l'exposition Juliette Singer et Jean-Max Colard.
Dans une volonté de requalifier l'esthétique du chantier, l'exposition exprime en tout cas le souhait de diffuser cet acte de création davantage dans son mouvement constant de transformation que dans sa finalité prédéterminée. L'acte de chantier, aussi bien dans la sphère artistique que dans celle de l'urbain, devient une forme de recherche, de questionnement pouvant aller de la projection idéaliste à la remise en cause de fondements établis. Proche de la métaphore du monde moderne, la notion de chantier semble être omniprésente. Pourtant sa portée esthétique semble encore peu reconnue et ne contente pas les habitudes d'un public sevré aux produits finis.
Défendant un tel point de vue, Poétique du chantier questionne ces habitudes, sans pour autant dépasser ses codes scénographiques. Elle évacue tout contexte territorial en investissant quasi exclusivement des lieux voués à la monstration et à l'appréciation de produits ou oeuvres finis. Le caractère mouvant du chantier semble ainsi ne pouvoir prendre toute sa force qu'en dehors de son contexte original, indéfini. A croire que les chantiers auraient laissés place à de simples exécutions de commandes où le souci de visibilité et d'efficacité devient primordial.
On peut se demander dès lors où mènera ce chantier et même s'il aura vraiment une fin. Espérons que non.
www.musees.agglo-annecy.fr
www.revue-ligeia.com
* Pierre Huyghe, Chantier Barbès-Rochechouart, Paris, 1994
Oeuvre du Fonds national d'art contemporain - CNAP, Paris © Adagp, Paris / Photo : CNAP / Y. Chenot, Paris